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Rentrée parlementaire et langues officielles : Carney face à un « calcul politique délicat »

Le premier ministre Mark Carney a suivi près de 11 heures de cours de français en six mois. Photo : La Presse canadienne/Justin Tang

Peter Graefe est professeur associé au département de science politique à l’Université McMaster d’Hamilton.

La rentrée parlementaire s’amorce aujourd’hui sur la Colline, inaugurant une nouvelle session qui promet d’être riche en débats et en enjeux politiques.

Le gouvernement fédéral s’apprête à déposer des règlements sur les langues officielles et prépare son premier budget sous la direction de Mark Carney.

« Le gouvernement déposera bientôt des règlements sur les langues officielles, qui incluent notamment des sanctions et des clauses linguistiques dans les ententes avec les provinces. Selon vous, quel impact cela pourrait-il avoir sur la communauté francophone et sur l’application de la Loi sur les langues officielles?

C’est une politique intéressante pour le gouvernement, surtout qu’il doit retenter à un certain moment la paix avec le Bloc. L’idée de renforcer certains dispositifs de la loi, surtout en ce qui concerne l’utilisation du français à l’extérieur du Québec, sera utile à ce niveau-là. Évidemment, c’est toujours un peu controversé quand on fait des avancées sur la loi, même si cela semble aller dans le sens d’une protection accrue du français. Mais il reste à voir quelle sera la réaction des provinces, si elles sont prêtes à s’adapter à ces changements.

Le gouvernement doit aussi préparer un premier budget qui pourrait être marqué par des mesures d’austérité. À quoi peut-on s’attendre et quelles conséquences cela pourrait-il avoir sur les services aux Canadiens?

Il faudra voir jusqu’à quel point ces annonces sont sérieuses. Si Mark Carney coupe profondément dans les transferts et les programmes fédéraux, on pourrait revenir à un niveau de compressions semblable à celui de la fin des années 1990. Cela réduirait la capacité d’intervention du fédéral dans plusieurs domaines. À l’inverse, s’il choisit de maintenir ses nouvelles dépenses, il fera face à de fortes critiques du Parti conservateur sur la gestion du déficit. Dans les deux cas, il y a des coûts politiques et des conséquences pour la prestation des services.

La Fédération des communautés francophones et acadienne (FCFA) a exprimé ses craintes face à de possibles compressions. Les priorités linguistiques du fédéral risquent-elles d’être reléguées au second plan?

Le gouvernement libéral n’aura pas la volonté de couper de manière importante dans ces services, puisqu’il a rebâti une certaine confiance avec la communauté francophone en comparaison avec les conservateurs. Mais si on épargne ces programmes, il faudra couper plus profondément ailleurs. C’est donc un calcul politique délicat. Le gouvernement pourrait tenter de resserrer un peu ces programmes tout en promettant des réinvestissements plus tard.

Selon le professeur Peter Graefe, la protection du français passe par un renforcement des mécanismes de la Loi sur les langues officielles. Photo : Gracieuseté de Peter Graefe

Un nouveau commissaire aux langues officielles doit aussi être nommé prochainement. Quelles mesures concrètes seraient essentielles pour renforcer la présence du français dans les institutions fédérales?

Ce sera une question de priorités et de volonté politique. Ce n’est pas un rôle seulement de surveillance, mais aussi de recommandation sur la manière d’intégrer davantage le français dans les pratiques administratives. Cela dépendra du profil de la personne choisie, et de la marge de manœuvre que lui donnera le gouvernement.

Avec un gouvernement minoritaire, quelles législations risquent le plus de se heurter à un blocage à la Chambre des communes?

C’est difficile à prévoir. Le Bloc québécois détient un poids décisif dans plusieurs comités et pourra choisir ses batailles. Les dossiers touchant à l’austérité ou à l’immigration pourraient cristalliser des oppositions, mais en même temps, ni le NPD ni le Bloc ne semblent vouloir déclencher une élection. On verra donc surtout une négociation au cas par cas.

Après avoir été au cœur des élections fédérales, quelle place les enjeux liés aux tarifs et aux relations commerciales avec les États‑Unis occuperont-ils lors de cette rentrée parlementaire? 

Mark Carney a promis de protéger les Canadiens, mais il n’a pas encore de solution convaincante pour les secteurs manufacturiers touchés, notamment en Ontario et au Québec. Si en plus il opte pour une stratégie d’austérité, il sera encore moins en mesure de soutenir les travailleurs. Les Canadiens reconnaissent la difficulté de négocier avec Donald Trump, mais ils s’attendent à ce que le gouvernement ait un plan solide pour limiter les dégâts économiques.

Mark Carney a supprimé la tarification carbone pour les consommateurs et repoussé d’un an l’obligation de ventes de véhicules électriques, tout en restant évasif sur la possibilité d’atteindre la cible de 2030 prévue par l’Accord de Paris. Ces décisions risquent-elles, selon vous, de reléguer au second plan les efforts climatiques du Canada?

C’est clair qu’il a perdu beaucoup de crédibilité écologique, même auprès de sa propre base. Si les priorités climatiques continuent d’être écartées, il y a un risque de mobilisation contre lui. Le changement climatique ne disparaît pas, et il reviendra inévitablement sur l’agenda public. Le gouvernement n’a pas encore montré qu’il avait des idées claires ou une légitimité écologique solide.

Alors que l’Ontario plaide pour un durcissement des règles de mise en liberté sous caution et que Pierre Poilièvre propose une réforme sur ce dossier, quelles réactions et quels débats cela pourrait‑il susciter au Parlement fédéral cet automne?

L’immigration est toujours un terrain favorable aux conservateurs, car la peur profite généralement à la droite. Mais Mark Carney pourrait aussi répondre en soulignant que le problème vient en partie du sous-financement des systèmes carcéraux provinciaux, ce qui place une partie du blâme sur les gouvernements conservateurs des provinces. Il pourrait donc choisir de faire des concessions, tout en renvoyant la balle aux provinces.

Comment la course à la chefferie du NPD pourrait-elle influencer son rôle à la rentrée parlementaire?

En pleine course à la chefferie avec des candidats comme Avi Lewis et Heather McPherson, le NPD reste peu intéressé par une élection anticipée. Il continuera toutefois à influencer certaines législations tout en devant gérer ses ressources limitées et reconstruire sa base électorale après les pertes précédentes.

Enfin, l’immigration est devenue un enjeu central du débat public. Ce dossier pourrait-il encore occuper beaucoup d’espace durant la session parlementaire?

Oui, sans doute. L’opinion publique a évolué vers une plus grande méfiance, en partie à cause du discours conservateur. Le gouvernement libéral s’est rapproché de cette position en ralentissant certains flux, mais il devra trouver un équilibre. Trop de restrictions pourraient nuire à l’économie et aux communautés d’affaires, tandis qu’un relâchement pourrait relancer les critiques. C’est un dossier qui restera explosif. »