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Sean Keays, architecte de dignité pour aînés à Welland

Temps de lecture : 6 minutes

[LA RENCONTRE D’ONFR+]

WELLAND – Directeur général du Foyer Richelieu Welland, Sean Keays vit de près l’onde de choc de la pandémie de COVID-19 dans les foyers de soins de longue durée. Son foyer a certes été épargné par le virus, mais des milliers d’aînés à travers l’Ontario en ont été victimes. Il revient sur une crise sans précédent et raconte son engagement auprès d’une population vulnérable, ainsi que sa vision d’un secteur en reconstruction.

« Avez-vous été surpris d’apprendre des cas de maltraitance et de négligence dans certains foyers révélés dans le rapport des Forces armées canadiennes ?

Ça m’a déçu. Ce sont des cas très rares dans notre domaine, mais il y a toujours des mauvais joueurs. La province a maintenant un bon système d’inspection et on va les pogner de bonne heure pour ne plus voir ces dommages.

Est-ce que l’Ontario a saisi l’ampleur de son retard accumulé dans la modernisation des soins de longue durée ?

En partie, oui. Les milliards annoncés dans le dernier budget et les mois précédents sont historiques. Le financement de 30 000 lits sera là pour 30 ans. Payer les frais de formation en soins de santé et augmenter les soins à quatre heures par jour et par résident, ce sont aussi des choses ancrées. Le prochain grand défi sera d’augmenter durablement les salaires pour attirer la main d’œuvre dans cette profession. On peut construire tous les lits qu’on veux, s’il n’y a personne pour travailler avec, ça ne sert à rien.

Vous avez été auditionné par la commission d’enquête sur les soins de longue durée. Avez-vous le sentiment d’avoir été entendu ?

Oui, et on a fait face à des gens qui comprenaient les enjeux francophones. La voix des francophones a été très bien entendue et leur rapport va certainement aider notre secteur.

Sean Keays dresse le bilan à lors d’une assemblée générale annuelle. Crédit image : Rudy Chabannes

Vous avez l’oreille des sous-ministres qui vous consultent avant de réformer. Que leur dites-vous durant cette crise qui malmène les foyers de soins de longue durée ?

Je ne suis pas le seul qu’ils appellent, mais ils veulent connaître mon point de vue, au moment d’orienter leurs politiques. Ce n’est pas juste Sean Keays, mais toute l’équipe du foyer qui réfléchit à ce qu’on peut faire de mieux. On a besoin de plus d’argent, mais ce n’est pas juste ça. Il y a des enjeux d’espaces, d’aération et de conditions de soins de santé. Les gens qui travaillent dans les foyers sont des héros incroyables. Ils ont besoin de se faire rémunérer plus et je vois que le ministère reconnaît ça. C’est une des choses que je voulais voir améliorée.

Comment parvenez-vous à susciter des vocations dans ces conditions ?

On va chercher une dizaine de bourses par année pour les étudiants. On essaye d’offrir autant que possible des placements aux francophones et parfois on découvre des anglophones exceptionnels qui croient en notre mission francophone.

À quel niveau les foyers de soins de longue durée pourraient-ils être améliorés ?

On peut améliorer l’environnement intérieur et extérieur des foyers pour rendre le travail plus facile. C’est ce qu’on appelle l’architecture dans notre jargon. Ça consiste, par exemple, à créer des jardins de sérénité ou encore à mieux prendre en compte l’aspect de la démence et de la sécurité. Un environnement exceptionnel libère du temps « à côté du lit » : le personnel est plus à l’écoute des gens et on les garde en meilleure santé plus longtemps. La qualité des soins est alors meilleure. Mais le financement n’est pas là dans les bourses du ministère. On doit prélever des fonds à travers notre fondation.

Sean Keays auprès de sa grand-mère, Angélique Turenne, résidente du foyer. Gracieuseté

Sans votre fondation et les donations, votre foyer aurait-il connu un tel développement ?

Ça fait définitivement la différence. En 2020, on a prélevé 1,4 million en dons individuels et de charité. Les gens sont très généreux ,car ils comprennent notre mission, notre cause. On a notamment trois événements annuels qui nous permettent de collecter environ 100 000 $ : le bercethon qui connecte la communauté aux résidents, le tournoi de golf corporatif et Medecine Update, une foire de formation pour les docteurs et infirmières, dans laquelle on invite les professionnels du milieu pharmaceutique.

On mène aussi une campagne de don, Vie devant nous, avec un objectif de 5 millions. Sans ces donations, le projet qu’on est train construire n’existerait pas.

À ce propos de ce projet, quelles transformations va justement connaître le Foyer Richelieu Welland dans les prochaines années ?

On va avoir un foyer de 128 lits, un hospice de 10 lits, une maison Richelieu avec services de soutien. Si on inclut la résidence Richelieu (sur notre terrain, mais gérée indépendamment), on va être un des seuls dans le pays à avoir les quatre points de service sur le même campus, tout en français. Il faut penser que les gens qui viennent dans les foyers sont là pour plusieurs années, deux ans et demi en moyenne en Ontario. On veut leur offrir une très belle place et la dignité qu’ils méritent pour les dernières années de leur vie.

Vous allez construire un foyer semblable à Toronto. Comment allez-vous exporter s’exporter votre modèle dans cette ville complètement différente ?

Comme à Welland, on va aller plus haut que les critères minimums. C’est ce que le ministère veut : une copie conforme de la marque et de la philosophie du Foyer Richelieu Welland, avec 256 lits dans bâtiment entièrement francophone. Mais on comprend que, dans une métropole multiculturelle, il y a des différences auxquelles on va devoir s’adapter. Ça fait 20 ans qu’on veut un foyer uniquement francophone dans la grande région de Toronto. Ça démontre aussi qu’il y a un potentiel pour d’autres belles opportunités à travers la province dans des zones sous-desservies.

Sean Keays (à droite) aux côtés de membres du Club Richelieu Welland. Crédit image : Rudy Chabannes

Vous êtes un pur produit de Welland. Racontez-nous votre enfance et comment vous avez failli rejoindre la Ligue nationale de hockey.

Je suis né à Welland. Ma mère est francophone et mon père anglophone. J’ai étudié à l’École générale Vanier puis à l’École secondaire Confédération (aujourd’hui Franco-Niagara). Je pensais faire carrière dans le hockey. À 11 ans, j’ai été la dernière coupure de l’équipe AA (équivalent du haut niveau AAA aujourd’hui), la plus grosse tragédie de ma vie… Mais c’est bien d’avoir des déceptions, ça t’apprend à être combatif.

À partir de quel moment vous êtes-vous intéressé à la gérontologie ?

J’ai toujours aimé les personnes âgées. Je visitais avec toujours avec joie mes grands-parents et mes arrière-grands-parents en très bonne santé. J’ai commencé par faire du bénévolat au Foyer Richelieu et dans d’autres foyers quand j’avais 12 ans. J’ai fait toutes les jobs qu’on peut faire dans un foyer, avant de passer un bac en sociologie et gérontologie, à Hamilton, puis une maîtrise en gérontologie à Vancouver.

De gauche à droite : Daniel Keays, coordonnateur des bénévoles, Doug Rapelje, ancien directeur des services aux aînés du Niagara, Gilles Deslauriers, président du Fonds Foyer Richelieu, et Sean Keays. Crédit image : Rudy Chabannes

Qui vous a influencé dans vos choix ?

André Tremblay, mon prédécesseur, a été un mentor pour moi. Il est devenu un grand ami. On a fait des pièces de théâtre ensemble qui nous ont fait voyager jusqu’au Nouveau-Brunswick. Dans La Passion, je jouais Jésus. Je me suis fait crucifier à peu près 25 fois (Rires). Doug Rapelje et Grant Walsh (deux pointures de la santé dans le Niagara) m’ont donné la confiance pour continuer. Ils m’ont appris à combiner le business et la culture de qualité supérieure.

Qu’est-ce que vous aimez le plus à Welland ?

Welland, c’est de là où je viens. Les gens trouvent ici de beaux défis à relever. Pourquoi chercher ailleurs ? On est proche des grands centres urbains, mais en même temps on a une vie plus ralentie et plus humaine. On connaît nos voisins. J’adore les vignobles et les terrains de golf.

Comment imaginez-vous l’avenir de la francophonie dans ce coin du Niagara ?

Les gens ici sont fiers de leur culture et on a des organismes qui rassemblent les gens avec de belles activités. On construit de nouvelles écoles et certaines ont des portatives. C’est un signe que la communauté grandit. Ça vient du Niagara, d’Acadie, du Québec d’Haïti, d’Afrique… C’est une belle famille que l’on retrouve dans le visage du foyer.

Et il y a de l’emploi pour eux. Au Foyer, on va avoir besoin de 100 nouveaux employés. On a aussi des leaders politiques francophiles qui nous aident, comme le maire de Welland. Ici, sortis des classes, les élèves se parlent en anglais, alors garder notre double héritage est tout un défi, mais c’est aussi un atout qui ouvre tellement de portes. »

Sean Keays, sa femme et sa passion, le golf. Gracieuseté

LES DATES-CLÉS DE SEAN KEAYS :

1979 : Naissance à Welland

2005 : Nommé président du comité étudiant de l’Association canadienne en gérontologie

2007 : Obtient sa maîtrise en gérontologie

2010 : Devient directeur général du Foyer Richelieu Welland

2021 : Reçoit le Canadian Business Award du meilleur foyer de soins de longue durée en Ontario

Chaque fin de semaine, ONFR+ rencontre un acteur des enjeux francophones ou politiques en Ontario et au Canada.

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