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Soins de longue durée : sans le français, la démence pourrait s’aggraver

Temps de lecture : 4 minutes

Alors que l’adoption du projet de loi 7 fait craindre aux aînés francophones le risque de perdre un accès aux soins en français, la gestion des cas de démence observés à l’hôpital et en centre de soins de longue durée revient avec acuité.

Il est clairement établi que l’accès aux soins de longue durée en français est un facteur de qualité et de sécurité pour les aînés francophones. Le risque majeur à présent est d’accroître la démence chez les patients atteints, si la communication ne se fait pas dans leur langue. Le transfert d’un patient francophone vulnérable dans un centre de soin anglophone aurait pour conséquence d’accentuer la perte cognitive.

Plusieurs études le démontrent : recevoir des soins dans une langue qui n’est pas la sienne ouvre le champ à de nombreuses erreurs médicales. Pour plusieurs experts, c’est une question de vie ou de mort.

Linda Cardinal, chercheuse en francophonie, a travaillé sur les services en français dans le domaine de la santé mentale. Selon elle, « le manque de compréhension des patients par des préposés ou des médecins peut donner lieu à des erreurs de diagnostic, comme le montrent les travaux du docteur Prudhomme ».

« Ce n’est pas une demande incongrue que de désirer des soins dans sa langue », souligne-t-elle.

Sean Keays est directeur d'un foyer de soins de longue durée
Sean Keays, directeur général du Foyer Richelieu Welland. Archives ONFR+

Sean Keays, directeur général du Foyer Richelieu à Welland, révèle l’existence d’un projet de 148 études sur l’influence de la langue et la qualité de vie face à la démence.

« Ces études, du McMaster optimal aging portal, démontrent que chez les malades francophones – qui sont dans un foyer francophone – il y aurait moins de dépressions que dans un foyer anglophone, même s’il offre de meilleurs soins », affirme le directeur.

La personne âgée dans un foyer est de facto dans un état de vulnérabilité. « Chaque instabilité va aggraver l’état d’une personne démente », assure Linda Cardinal, « ne pas avoir de service dans sa langue met en péril la sécurité des patients ».

Soulager la démence

Frank Knoefel, titulaire de la chaire en recherche sur la démence en soins de santé primaires à l’institut de recherche Bruyère et médecin à la clinique de mémoire à l’Hôpital Elisabeth-Bruyère, assure « qu’il est évident que, pour donner de bons soins, nous avons besoin d’approcher la personne dans sa langue ».

Afin de comprendre les symptômes de la personne, mais aussi d’effectuer un examen physique, « nous avons besoin du langage, si je ne veux pas terroriser la personne », dit l’expert.

Frank Knoefel expert en démence
Frank Knoefel est chercheur sur la démence et médecin à la clinique de mémoire à l’Hôpital Elisabeth-Bruyère. Gracieuseté.

« Je suis mieux de lui expliquer pourquoi et comment je m’apprête à le faire. Si j’approche une personne pour lui donner son bain, la toucher où l’aider à se déshabiller, sans lui expliquer, elle va prendre peur. »

« À part en prison, on n’attrape pas une personne sans expliquer ce qu’on va faire », ajoute-t-il.

Pour le spécialiste, « une personne atteinte de démence oublie où elle est, même si c’est le même docteur qui la soigne depuis un mois, elle ne va pas le reconnaître. C’est dramatique, car cela aggrave le stress et la situation ».

La démence est un état irréversible. Les personnes âgées qui la développent voient tous ou presque leur état cognitif se dégrader. Il semble alors que le seul moyen de soulager cette perte de repère, donc le dernier rempart ici, serait la langue.

Le retour à la langue maternelle

« La mémoire longue revient chez les personnes vieillissantes », assure Linda Cardinal. « Nous constatons ça dans tous les pays. La langue maternelle est un aspect important dans le domaine de la santé, des questions de santé mentale à Alzheimer. »

« C’est triste », dit-elle, « parce qu’en pandémie ces gens ont été très affectés et les francophones ont peut-être été un peu négligés ».

Pour Frank Knoefel, il faut comprendre l’importance de langue maternelle. « Lorsqu’on naît, on ne comprend rien. Puis, on apprend une première langue, au fur et à mesure, on apprendra une deuxième langue ou plus et ainsi de suite. Imaginez un oignon et ses anneaux, ses différentes couches. »

Linda Cardinal, soins en français.
Linda Cardinal est une politologue et titulaire de la Chaire de recherche sur la francophonie et les politiques publiques à l’Université d’Ottawa. Archives ONFR+

« La démence, ça désintègre l’oignon, ça enlève une couche, l’une après l’autre », décrit le médecin. « Automatiquement, plus l’atteinte cognitive avance, plus on retourne à notre première langue. »

Les soins en français pour les personnes atteintes de démence sont, de ce fait, plus important. « Si on est traité dans une langue qui n’est pas la nôtre », assure M. Knoefel, « le patient va s’agiter de plus en plus ».

« L’agitation va causer de mettre en place de la médication et ces médicaments affecteront la pensée, c’est un cercle. »

Pour Sean Keays, « ce n’est pas la faute des patients, ni des hôpitaux si les lits sont bloqués, c’est le système qui a laissé tomber la médecine ».

« En ce moment, dans le sud de l’Ontario, pour chaque 1 000 personnes, il y a 5,85 lits de soins de longue durée et pour les francophones, il y a 0,90 lit, soit moins d’un lit pour 1 000 patients francophones. »

Il est donc compréhensible que le gouvernement de l’Ontario trouve une solution, mais il est très important de réfléchir à la situation des personnes en état de démence, explique Sean Keays.

Aux yeux des deux chercheurs, les études et les analyses le démontrent, c’est une question de sécurité et un risque de mortalité plus élevé chez les personnes francophones, si l’aspect de la linguistique n’est pas respecté.

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