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Accolade entre Emmanuel Macron et Justin Trudeau

Sommet de la Francophonie : quel rôle pour le Canada dans l’espace francophone ?

Temps de lecture : 4 minutes

C’est dès demain qu’aura lieu le Sommet de la Francophonie, pour une première fois en quatre ans, et Justin Trudeau sera présent. Le premier ministre se déplace à Djerba à un moment où des pays francophones de l’Afrique ont connu ces dernières années des coups d’État ou des reculs démocratiques. Quel rôle peut avoir le Canada et y a-t-il une opportunité pour l’unifolié sur le continent ?

La présence canadienne était pourtant incertaine au départ. La Presse rapportait la réticence d’Ottawa à participer à ce Sommet de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF) en raison de la situation politique en Tunisie. Le président Kaïs Saïed s’est octroyé les pleins pouvoirs en juillet 2021, un geste qu’il jugeait nécessaire en raison de la situation au pays.

Ce qui pourrait bien avoir penché dans la balance, c’est la situation démocratique dans certains pays d’Afrique francophones, où l’influence d’États comme la Chine et la Russie est grandissante sur ce continent, note des experts. À titre d’exemple, en mars dernier, une vingtaine de pays d’Afrique, comme le Congo-Brazzaville, le Sénégal ou le Mali se sont abstenus lors d’un vote avec majorité écrasante à l’ONU demandant à la Russie de « cesser de recourir à la force contre l’Ukraine ».

Pour une experte de la question africaine, de plus en plus de pays francophones du continent tentent de sortir du dialogue traditionnel avec les pays occidentaux, la France et l’Europe.

« On voit fleurir des partenariats avec la Russie dans certains cas, la Turquie de plus en plus présente sur le continent, les Émirats du Golfe qui ont aussi une diplomatie très active ou Israël, sans oublier de citer la Chine et l’Inde », donne en exemple Niagalé Bagayoko, docteure en science politique de l’Institut d’Études Politiques de Paris et présidente du Réseau africain du secteur de la sécurité (ASSN).

Niagalé Bagayoko, spécialiste des politiques de sécurité internationales en Afrique subsaharienne, et Marie-Eve Desrosiers, titulaire de la Chaire de recherche en francophonie internationale sur les aspirations et mouvements politiques en Afrique francophone. Gracieuseté.

La professeure de l’Université d’Ottawa Marie-Eve Desrosiers note que c’est beaucoup du cas par cas, mais que la Chine a « une influence grandissante au niveau économique alors que la Russie est très présente au niveau de la sécurité sur le continent ».

La spécialiste de mouvements politiques en Afrique francophone note que plusieurs pays profitent du peu de conditions démocratiques imposées par des régimes totalitaires comme la Chine et la Russie contrairement aux pays occidentaux pour augmenter leurs partenariats.

Mais cela à un impact notamment en Guinée, au Mali et au Burkina Faso qui ont connu des coups d’État militaires depuis 2020. Niagalé Bagayoko constate « un recul des acquis démocratiques qu’on avait pu constater notamment en Afrique de l’Ouest » au cours des années 1990 et 2000.

Cela s’explique notamment par un « deux poids, deux mesures » dans l’application de certaines normes démocratiques dans des pays africains de la part de l’espace francophone, le monde occidental et la France, observe Mme Bagayoko.

« Aujourd’hui, c’est une force pour ces régimes autoritaires partenaires qui mettent l’accent sur le fait que la démocratie n’a été qu’un paravent brandi de manière hypocrite par les partenaires occidentaux traditionnels pour faire valoir leurs intérêts », analyse l’ancienne dirigeante d’un programme de maintien et consolidation de la paix à l’OIF.

Et le Canada dans tout ça ?

En conférence de presse jeudi soir à Bangkok, Justin Trudeau a affirmé qu’il allait souligner à Djerba « ses préoccupations par rapport aux reculs démocratiques » dans le pays hôte, mais aussi « qu’on est en train de voir dans bien des parties du monde ». Il devrait y avoir des rencontres avec des dirigeants mondiaux, mais on ne sait pas encore lesquels. Le Canada, en comptant les membres comme le Québec et le Nouveau-Brunswick, est le deuxième plus gros bailleur de fonds de l’OIF, après la France, avec 30 millions de dollars chaque année.

Justin Trudeau lors d’une rencontre en mai dernier avec la secrétaire générale de l’OIF Louise Mushikiwabo. Crédit image : Adam Scotti (Cabinet du premier ministre).

S’il est l’un des acteurs clés au sein de cette organisation, c’est une autre histoire sur le continent africain qui compte plus d’une trentaine de gouvernements et d’États membres permanents ou observateurs à l’OIF.

« On n’est pas un très gros joueur et on n’a pas nécessairement les capacités pour le devenir », estime Marie-Eve Desrosiers.

« On n’a ni argent ni personnel sur place pour être parmi les plus gros joueurs (…). Je ne suis pas convaincue que les choses risquent beaucoup de changer à long terme », ajoute-t-elle.

Elle concède que le Canada « pourrait profiter plus » de sa francophonie avec les pays africains.

« Le Canada en a fait une position très claire qu’il était conscient que l’Afrique était le continent de l’avenir. C’est le continent qui vit une émergence fulgurante mais avec quelques signaux problématiques politiquement, car il y a un recul de la démocratie (…) Mais c’est sûr qu’il y a une opportunité pour le Canada de s’impliquer et de développer ses partenariats en Afrique. »

Selon les données de l’OIF de 2018, sur les 321 millions de locuteurs du français, 62 % proviennent d’Afrique. D’ici 2050, on projette que 9 francophones sur 10 au monde proviendront de ce continent et que le français pourrait être la langue la plus parlée du monde.

L’Ontario, membre observateur de l’OIF, sera d’ailleurs représenté cette fin de semaine par la ministre des Affaires francophones Caroline Mulroney. Elle rejoint la délégation canadienne qui comporte le Nouveau-Brunswick et le Québec, dont le premier ministre François Legault. Il s’agit du premier Sommet de la Francophonie depuis 2018 qui avait eu lieu en Arménie. Le sommet de 2020 avait été reporté en premier lieu pour cause de la pandémie et l’an dernier en raison de la situation instable politiquement en Tunisie.

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