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Sue LeBeau, soigner et diriger l’hôpital de Red Lake avec une touche francophone

Temps de lecture : 6 minutes

[LA RENCONTRE D’ONFR+]

RED LAKE Les dirigeants d’hôpitaux qui parlent français en Ontario sont quelque chose de rare. Ceux situés dans le Nord de l’Ontario le sont encore plus. Pourtant, à Red Lake, un village du Nord-Ouest situé à près de 17 heures de Sudbury, le seul hôpital de la région dans un rayon de 200 kilomètres peut compter sur une Franco-Ontarienne comme présidente. Portrait sur Sue LeBeau, présidente de l’hôpital Margaret Cochenour Memorial de Red Lake, mais avant tout, une citoyenne francophone de Red Lake.

« Au moment d’écrire l’article, Red Lake compte 27 cas de COVID-19, mais aucun cas actif. Comment va la situation actuellement chez vous ?

Comme c’est là, ça va assez bien. On a toujours eu des cas sporadiques et je pense que ça l’a aidé à garder la communauté en alerte. Les gens sont généralement assez responsables, comme avec le port du masque et à ce point-ci, on n’a pas eu de cas hospitalisés, ce qui est merveilleux.

Vous dites, « C’est merveilleux », car on imagine qu’une éclosion dans la région pourrait être quelque chose de difficile à traiter chez vous ?

Ça serait difficile, car on n’a pas de soins intensifs ici. On est appuyé par ceux de Thunder Bay et on n’a pas beaucoup de personnel. Si j’ai quelqu’un de malade que ce soit dans le laboratoire, ou chez les infirmières et même en cuisine, c’est une grosse proportion du personnel. On n’a pas beaucoup d’espace pour gérer ça disons.

Parlez-nous un peu de votre hôpital ?

On est vraiment isolé ici. On est situé au début de l’autoroute. Notre prochain hôpital le plus proche est à 200 kilomètres à Dryden. On est très autosuffisant. Si quelqu’un a besoin d’un transfert, il peut attendre plusieurs heures pour l’hélicoptère ou l’avion. On a des médecins qui sont très courageux et diligents, même chose pour le personnel. On se débrouille. On a 19 lits et six à sept médecins dépendamment de la semaine et à peu près 4 500 visites à la salle d’urgence par année.

On sait que l’accès aux soins dans le Nord de l’Ontario n’est pas toujours simple. Comment évaluez-vous l’accès aux soins de santé par chez vous ?

Pour les soins de santé primaire, on est assez bien ici à Red Lake. On est choyé d’avoir deux bonnes équipes en soins de santé familiale ou de soins primaires soit une à Ear Falls et à Red Lake.

Tout le monde qui a besoin d’un médecin de famille ou d’une infirmière praticienne y a accès. Le plus gros défi est dans les soins et services spécialisés comme les services en psychiatrie, les troubles d’alimentations ou en désintoxication. Là, il faut rediriger les gens vers des ressources extérieures.

Votre titre officiel est celui de présidente et PDG du Red Lake Margaret Cochenour Memorial Hospital, mais on peut imaginer que dans un petit hôpital comme ça, votre rôle est plus que juste les tâches attachées à votre titre ?

Oui et je m’y attendais quand je suis arrivée ici et c’est correct, car c’est comme ça qu’on apprend sur ce qui se passe jusqu’à dans le fin fond de l’hôpital. Il y a une grande envergure de choses à considérer et dans laquelle on est impliqué un peu plus que dans un gros hôpital.

Des fois, je remets mon chapeau d’infirmière pour fournir un appui, garder un œil sur des patients pendant que d’autres reçoivent des soins. Ce sont des exemples typiques de tâches de PDG de petits hôpitaux qu’on ne ferait pas dans de gros hôpitaux.

L’accès aux soins des services en français est une question pour tout le milieu hospitalier ontarien, mais quelle est la réalité pour votre hôpital et les francophones à Red Lake ?

Notre population à Red Lake est à peu près composée de 5 % de francophones. On a deux à trois employés qui sont francophones, c’est limité, mais si quelqu’un a besoin de la traduction, on le fait. Ça m’est arrivé des fois d’être appelé par un des médecins me demandant de faire la traduction pour quelqu’un d’unilingue francophone. Les gens savent qui sont les francophones et on est là pour aider à fournir la traduction.

Sue LeBeau avec son équipe de l’hôpital de Red Lake. Gracieusté.

Des dirigeants d’hôpitaux en Ontario qui sont bilingues, c’est quelque chose d’assez rare, mais ça l’est encore plus dans un petit milieu du nord de l’Ontario comme à Red Lake. Êtes-vous consciente, en quelque sorte, de votre statut unique ?

Oui et c’est dommage. Quand j’ai eu la décision de savoir où je voulais aller vivre, je désirais aller à un endroit où il y aurait une communauté francophone. C’était important pour moi et je ne m’attendais pas à ça ici à Red Lake.

C’était important pour moi de pouvoir envoyer mes enfants en français et je connais très peu de dirigeants de centres hospitaliers dans le Nord (…) Je trouve ça dommage, car les patients ont le droit à des services en français et quand on est malade et qu’on a peur, on va vouloir aller vers notre langue maternelle, alors c’est pour ça que je trouve important qu’on offre cet accès-là.

Vous êtes aussi la présidente de l’Association francophone de Red Lake (AFRL). À quels défis font face les francophones à Red Lake ?

Obtenir des services en français est très rare et difficile, alors les personnes unilingues francophones peuvent se sentir isolées. Ensuite, les services de garderie en français, c’est quelque chose sur laquelle l’AFRL travaille dessus, car si on peut appuyer les jeunes dès la petite enfance, ils sont plus enclins à garder ou acquérir la langue. Il n’y a rien pour l’instant avant l’école ici.

Comme vous l’avez dit plus tôt, Red Lake compte sur près de seulement 5 % de francophones, pourtant, vous avez décidé d’envoyer vos enfants à l’école en français. Pourquoi avoir fait ce choix-là ?

C’est tellement important. C’est un choix difficile, car c’est une petite école et ça vient avec moins de possibilités d’interactions sociales, par contre c’était important pour notre famille. La langue et la culture francophone sont quelque chose de spécial et c’est quelque chose qu’on valorise moi et mon partenaire. Je ne serais pas venue s’il n’y avait pas eu d’écoles francophones.

Quelles sont les raisons qui vous ont poussé à venir habiter à Red Lake ?

Je pense que le poste en lui-même était quelque chose que je voulais faire. Red Lake comme tel était très attrayant et beaucoup plus accueillant et chaleureux que les autres endroits où j’avais passé des entrevues. La nature aussi, le fait qu’on a un lac près de la ville. La communauté aussi, on a beaucoup de bénévolat ici, avec le fait qu’on a un bon d’appui des médecins à l’hôpital.

Quelle est la réalité d’un hôpital à Red Lake comparativement à celui d’un gros hôpital comme à Ottawa ou Toronto par exemple ?

Ça pourrait me prendre une journée pour en parler (Rires). D’un, c’est beaucoup plus petit. Les médecins ne sont pas des docteurs spécialistes, mais bien généralistes, même chose pour les infirmières. On pourrait avoir la même infirmière qui prend soin de quelqu’un en urgence qu’en soins internes.

On n’a pas de laboratoire dans la communauté, alors notre laboratoire et notre service d’imagerie font tout ici. Pour les soins intensifs, on a une équipe virtuelle de Thunder Bay qui donne un appui à l’aide d’une télévision. Mais ce qui est beau, c’est que c’est tellement petit ici que le personnel connaît souvent la famille du patient.

L’aspect de santé communautaire, comme les soins d’accès en santé mentale, a été mis à l’avant-plan en 2020 avec la COVID-19. Quelles sont les solutions pour améliorer ces soins-là ?

Je vois des problèmes à Red Lake aujourd’hui qui sont similaires à ce que je voyais il y a vingt ans à Sudbury. On ne voit pas beaucoup d’abus de substances. C’est surtout de l’alcoolisme. Je suis responsable des services de dépendance et en santé mentale ici à Red Lake. On a monté des services d’intervention de crise où l’on répond à des appels avec la police et c’est prioritaire, car si quelqu’un est en crise, il vaut mieux intervenir tôt que tard.

La population de Red Lake compte sur près de 25 % d’habitants ayant des origines autochtones nord-américaines (Métis, Inuits etc.). Selon les résultats de l’Enquête auprès des peuples autochtones de 2012, les autochtones sont plus susceptibles à avoir des problèmes d’abus d’alcool ou de santé mentale que les non-autochtones. Comment vivez-vous avec cette réalité ?

On a quelques réserves autour. On a du travail a faire pour comprendre leur expérience et leur vécu à savoir ce qui fait en sorte que leur vécu leur apporte un certain comportement. Il faut que l’on comprenne l’impact de la colonisation. On n’a pas vécu ça en tant que personne non autochtone. Depuis que je suis ici, j’ai commencé à inclure des leaders autochtones dans nos discussions avec nos prestataires de soins. »


LES DATES-CLÉS DE SUE LEBEAU :

1969 : Naissance à Sudbury

1992 : Devient officiellement une infirmière

2018 : Obtient sa maîtrise en administration des affaires

2019 : Arrivée à Red Lake comme PDG de l’hôpital, et devient présidente de l’Association francophone de Red Lake

Chaque fin de semaine, ONFR+ rencontre un acteur des enjeux francophones ou politiques en Ontario et au Canada.

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