Toronto compte-t-elle trop de festivals francophones?
Le lancement du Franco-été, le 11 juillet, par l’ACFO viendra bientôt s’ajouter à des rendez-vous bien établis de la francophonie torontoise, notamment la Franco-Fête et la Francophonie en Fête. De quoi soulever une question : la métropole ontarienne compte-t-elle trop de festivals francophones, alors que les événements existants peinent déjà à mobiliser les festivaliers?
« Je ne pense pas qu’il y en ait trop », affirme José Bertrand, directeur général de la Franco-Fête. Selon lui, si l’on compare Toronto à une ville comme Ottawa, qui accueille encore davantage de festivals, « il y a de la place pour d’autres événements ».
Même son de cloche du côté de Jacques Charette, directeur général de la Francophonie en Fête. « Franco-Fête a lieu au début de l’été, la Francophonie en Fête à la fin septembre, et nous organisons aussi Bonjour Printemps en mars. Les quatre saisons peuvent très bien être couvertes. »
Pour le promoteur du nouveau Franco-été, Jean-Claude N’da, la création de cet événement ne vise pas à concurrencer les festivals existants, mais à compléter l’offre culturelle.

« Nous ne pensons pas que l’offre soit suffisante. Au contraire, nous croyons qu’il pourrait y avoir davantage de festivals durant l’été afin d’offrir une programmation francophone tout au long de la saison », affirme M. N’da, également président de l’ACFO-Toronto.
Attirer les francophones
Pour les organisateurs, le principal défi est de faire venir les francophones.
José Bertrand concède que la Franco-Fête peine à rejoindre son public, malgré l’appui d’un partenaire majeur comme Radio-Canada. La dernière édition illustre cette réalité.
L’Atrium de Radio-Canada à Toronto, qui a accueilli la Franco-Fête, a reçu une quarantaine de personnes le vendredi et une centaine le samedi. Ces chiffres doivent toutefois être replacés dans leur contexte, insiste-t-il.
En raison de la Coupe du monde de la FIFA, le festival a dû quitter son site habituel du Centre Harbourfront, beaucoup plus achalandé. « En 2025, au Centre Harbourfront, nous accueillions environ 1000 personnes par jour. Cette année est difficilement comparable », précise M. Bertrand.

Malgré ce contexte particulier, le constat demeure. « Dans une région qui compte près de 200 000 francophones, où sont ces gens? Pourquoi n’arrive-t-on pas à mobiliser ne serait-ce qu’une fraction de cette communauté? », s’interroge-t-il.
Jean-Claude N’da est conscient que le Franco-été devra lui aussi relever ces difficultés. « Cette première édition est avant tout une édition test. Nous voulons identifier concrètement les défis liés à l’organisation d’un tel événement afin d’en tirer des leçons pour les prochaines éditions », explique-t-il. Il voit cette première édition comme un projet pilote appelé à évoluer.
« Pour cette première édition, je parlerais plutôt d’un mini-festival. Les prochaines éditions viendront confirmer son statut de véritable festival. »
Le Franco-été proposera notamment un concert d’environ 90 minutes, un défilé de mode, des prestations d’humour, de la danse et des performances de percussions.
Une programmation peu visible
Est-ce que c’est la programmation qui est responsable de la faible fréquentation? Les organisateurs rejettent l’idée. « Nous proposons des artistes de calibre international », rappelle José Bertrand, citant notamment le groupe congolais Jupiter & Okwess, qui se produit dans de grands festivals partout dans le monde.
« Le véritable défi, c’est la médiatisation de cette programmation », insiste José Bertrand. Selon lui, avec la baisse des subventions et des commandites, les budgets consacrés à la promotion diminuent. « On se retrouve dans un cercle vicieux : on manque de visibilité, donc le public ne vient pas », déplore M. Bertrand.
S’ajoute un autre enjeu : les confirmations de financement arrivent souvent très tard.
« Au cours des six dernières années, nous avons parfois attendu jusqu’au mois de mai pour connaître les montants accordés. Il nous reste ensuite à peine trois semaines pour organiser et promouvoir un festival. Dans une ville comme Toronto, c’est extrêmement difficile. »
Jean-Claude N’da reconnaît lui aussi ces contraintes financières. C’est d’ailleurs ce qui explique le choix d’une formule payante pour cette première édition. « Si nous avions suffisamment de financement, nous offririons l’ensemble du festival gratuitement. Mais nous avons prévu des billets gratuits pour les personnes qui en font la demande afin que personne ne soit exclu pour des raisons financières. »
Parmi les pistes évoquées figure une présence accrue dans les médias anglophones afin de rejoindre les nombreux francophones qui s’informent principalement en anglais.

Dans ce sens, Jacques Charette affirme vouloir consacrer davantage de ressources à cette stratégie pour la prochaine édition de la Francophonie en Fête, tout en reconnaissant qu’elle représente un investissement important pour des organismes communautaires.
José Bertrand invite toutefois à la prudence.
« Nous recevons des subventions parce que nous nous adressons d’abord aux communautés francophones en situation minoritaire. Notre mission est de préserver la langue, de renforcer le sentiment d’appartenance et de rassembler les francophones », martèle-t-il.
Pour le directeur de la Franco-Fête, il ne s’agit pas de réorienter les festivals vers un public anglophone. « Peut-être qu’une partie de la solution passe malgré tout par les médias anglophones, non pas pour changer de public, mais pour mieux rejoindre les francophones eux-mêmes. C’est toute la nuance. »
Une réflexion collective
Les trois responsables estiment que la réflexion doit dépasser le seul cadre des festivals et plaident pour une plus grande collaboration entre les acteurs de la francophonie torontoise.
Jacques Charette appelle notamment à la tenue d’états généraux réunissant festivals, organismes communautaires ainsi que médias francophones et anglophones afin de mieux comprendre les habitudes des francophones et de trouver des solutions communes pour accroître leur participation aux événements.