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Toronto, terre promise des créatrices d’entreprise ?

Temps de lecture : 6 minutes

TORONTO – Elles ont immigré en Ontario pour réaliser leur rêve. Parcours croisés de battantes francophones qui ont navigué dans les méandres de la création d’entreprise à Toronto, déjouant les écueils culturels, linguistiques et administratifs.

Manon Tournayre a ouvert son propre commerce il y a huit mois avec son compagnon dans l’Est torontois. Son café-bar à vin-restaurant, Le Conciliabule, surfe sur la réputation de la gastronomie française. Les 17 places assises de l’établissement sont rarement libres.

« On fait tout nous-mêmes », dit-elle. Les pâtisseries traditionnelles du chef, Charles, diplômé de l’Institut Paul-Bocuse de Lyon, partent comme des petits pains.

Attirée par le potentiel économique de la ville et misant sur un créneau porteur, la restauration, elle fait partie de ces nombreuses immigrantes qui tentent chaque année leur chance à Toronto.

Manon Tournayre, gérante du Concialiabule dans l’Est de la ville. Crédit image : Rudy Chabannes

« Créer mon commerce était un rêve », confie cette Auvergnate. « Ça n’a pas été simple, mais je savais que le potentiel était énorme. J’étais aussi encouragée par la réussite de mon père. »

Chef d’expérience, Marc Tournayre a ouvert il y a 13 ans l’enseigne Jules Café dans le quartier de Mount Pleasant. Si Manon Tournayre a hérité de sa fibre entrepreneuriale, son parcours n’a pas été simple.

« Je voulais voler de mes propres ailes », confie-t-elle après avoir évolué au sein de l’entreprise familiale.

Forte d’une expérience en commerce international et langue appliquée, la jeune femme de 23 ans a appris à gérer employés, comptabilité, stocks et faire face aux problèmes techniques de toute nature.

Arnaques dans la construction : la bête noire des investisseuses

Mais elle n’était pas préparée au pire, lorsqu’en 2017, elle s’endette en faisant un prêt bancaire pour lancer sa première affaire. L’expérience tourne au cauchemar.

« C’était un chantier assez grand et ambitieux », relate celle qui fait alors appel à un architecte et un ingénieur pour ne rien laisser au hasard. « Ça a dérapé, car j’ai fait confiance à une entreprise de construction qui n’a pas respecté le cahier des charges. »

« Je ne me suis pas assez méfiée », regrette-t-elle. « Quand on n’est pas d’ici, c’est difficile de trouver les bonnes personnes au meilleur prix. Il y a pas mal de fraudes et du liquide qui circule sans contrôle. Le chantier n’avançait pas. Je me suis fâchée. J’ai dû changer les clés pour qu’ils ne reviennent pas. »

« Il vaut mieux démarrer petit et évoluer ensuite, au contact du milieu » – Manon Tournayre

Aujourd’hui, sa deuxième entreprise, complètement auto-financée, suit une trajectoire bien différente. La gastronomie et les vins bio du Conciliabule gagnent en popularité. Le petit café attenant à un théâtre de quartier s’agrandira cet été avec l’ajout d’un patio qui triplera sa capacité totale.

« Il vaut mieux démarrer petit et évoluer ensuite, au contact du milieu », réalise la chef d’entreprise. « Ici, personne n’est capable de faire une estimation, par exemple. Je ne me suis pas du tout sentie accompagnée, ni de la part des banques, ni de la part des institutions. Il faut tout faire soi-même. »

La gérante doit aussi composer avec des charges patronales trop lourdes pour une petite entreprise qui, selon elle, ne permettent pas de rémunérer ses salariés à leur juste valeur.

Jouer la carte bilingue pour gagner des parts de marché

La spécialité d’Hermine Mbondo est de raconter des histoires. Alors, on lui a demandé de nous raconter la sienne.

Tout commence fin 2016, lorsqu’elle pose ses valises à Toronto. Un an plus tard, cette Française d’origine camerounaise crée B4brand, une agence de branding et marketing bilingue.

« Je donne vie à l’histoire de chaque entreprise, une histoire rattachée à son identité et ses valeurs. Pour cela, je crée et diffuse des contenus créatifs à travers les réseaux sociaux, la presse ou encore des ambassadeurs de marque. Tous mes services sont bilingues. »

« Le français est un bonus qui fait la différence » – Hermine Mbondo

Comment la jeune femme s’est-elle fait une place dans ce milieu hyper concurrentiel ? En s’engouffrant dans une niche largement sous-estimée par de nombreuses entreprises du secteur, qui préfèrent Google Translate à l’expertise humaine : offrir des services bilingues.

« Le français est un bonus qui fait la différence », juge-t-elle, alors qu’elle fidélise ses premiers clients dans l’agroalimentaire et les clubs de lecture.

Les entreprises francophones moins bien accompagnées

Hermine Mbondo est passé par un programme pré-incubateur qui lui a donné accès à des ressources anglophones.

« Ces programmes font plus d’effort que les programmes francophones qui sont plus opaques, moins connus ».

Pour faire des choix éclairés, elle a aussi fait appel à une entreprise privée qui lui obtient « la bonne information sur les opportunités de financement ».

Hermine Mbondo, fondatrice de B4brand. Gracieuseté

Les créatrices d’entreprise que nous avons rencontrées sont unanimes : un soutien musclé dans les tout premiers mois de démarrage atténue le risque de faillite et accroît les chances de succès d’un plan d’affaires. L’expérience des premiers clients qui, s’ils sont satisfaits de la qualité du service, contribuent ensuite à répandre la notoriété d’une entreprise naissante.

« Ce sont les deux clés pour grandir exponentiellement », est convaincue la chef d’entreprise. « Ça prend du temps quand vous êtes seule. Je suis à la fois graphiste, rédactrice, photographe, gestionnaire de communauté… Il faut tout faire avec son capital le plus précieux : la matière grise. »

Hermine Mbondo est heureuse d’avoir franchi ces étapes, même si rien n’est jamais gagné d’avance. Son conseil : cogner aux portes sans relâche, demander conseil et s’entourer d’un réseau d’entrepreneurs afin de garder un œil sur les opportunités d’expansion et partager les dernières innovations de son champ d’activité.

Un écart persistant avec les hommes dans l’accès au financement

Les pièges à éviter en affaires quand on est une femme, Darine BenAmara les connaît bien. Elle en a fait son cœur de métier en créant The Smart Woman. Depuis un an et demi, la jeune société forme les femmes aux stratégies de réseautage d’affaires.

« Malgré nos cultures différentes, on partage toutes des défis communs : la confiance en soi, la présentation, la négociation de contrat, l’accès aux personnes influentes, à l’information et au marché. Je me suis dit qu’il fallait mettre à profit mon expérience pour aider les femmes à atteindre le niveau qu’elles visent. »

Darine BenAmara, fondatrice de The Smart Woman. Gracieuseté

Après une carrière internationale qui l’a confortée dans l’écart d’accès aux postes de haut niveau entre hommes et femmes, cette Française est revenue au Canada où elle avait fait ses études. Son plus grand défi : se faire connaître.

« J’ai dû construire ma notoriété car je n’étais personne », confie-t-elle. « Je n’ai pas trouvé le soutien que j’attendais dans la communauté francophone. Ça a l’air un peu contre-nature mais, si je voulais me lancer et faire des profits assez rapidement, je devais de toute façon viser une clientèle anglophone. Et ça a marché. »

99 % de sa clientèle est en effet anglophone mais aussi d’une grande diversité culturelle. « Ce sont soit des entrepreneuses, soit des dirigeantes haut placées dans de grandes compagnies canadiennes. »

Jusqu’ici, un millier de femmes a suivi ses ateliers et conférences.

« Le risque est que, si ça ne réussit pas, toutes mes économies partent en fumée » – Darine BenAmara

« Le français c’est mon identité, donc j’élargis peu à peu aux francophones », ajoute-t-elle, constatant un besoin à Toronto, mais aussi ailleurs en Ontario et au Canada.

« Toronto reste le cœur. S’il y a un endroit au Canada où il faut commencer, c’est à Toronto. C’est là où se concentrent les ressources et le potentiel pour démarrer une entreprise. Mais j‘espère m’agrandir et avoir une équipe qui s’occupe du côté opérationnel de l’entreprise. »

Comme la grande majorité de ses consœurs, Darine BenAmara s’autofinance, car les banques sont plus réticentes à prêter à une femme qu’à un homme.

« Pour nous, les options sont moins variées au départ. J’ai donc commencé avec ce que j’avais, c’est-à-dire pas grand-chose », sourit-elle. « Je fais au mieux pour rationaliser mes dépenses et mes investissements. Le risque que je cours, et qui est commun à nous toutes, c’est que, si ça ne réussit pas, toutes mes économies partent en fumée. »

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