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Un projet d’école francophone entravé depuis plus de 10 ans à Toronto, faute de terrain

Le Sud-Est torontois est peu propice à l'aménagement de nouvelles écoles. Ici, l'avenue Danfoth. Photo : Rudy Chabannes/ONFR

TORONTO – Le Conseil scolaire catholique MonAvenir a tout essayé : acheter une ancienne école abandonnée, partager un édifice avec un conseil anglophone et même emménager dans une église. En vain. Implanter une école secondaire dans le sud-est de la ville relève de l’impossible. Des élus locaux pensent que la province doit intervenir pour trouver une solution.

C’est plus précisément dans les secteurs Danforth et Beaches, dans le sud-est torontois que le conseil scolaire concentre ses efforts, et ce depuis 2014. « Ce projet d’école secondaire catholique figure chaque année sur notre liste de priorités qu’on soumet au ministère, mais ça ne fait pas plus avancer les choses », soupire la conseillère scolaire Nathalie Dufour-Séguin qui a suivi les vicissitudes de ce dossier au long cours.

Et pour cause : mettre la main sur un terrain libre à Toronto tient de l’exploit.  « Les terrains et édifices libres sont très rares et il faut un espace assez grand avec au moins une cour arrière, précise Mme Dufour. Si les jeunes ont le choix entre une école francophone sans terrain de football et une anglophone qui en a un, ils vont choisir la mieux équipée. »

Son conseil scolaire, qui a engagé un agent réputé durant quatre ans pour dénicher – sans succès – la perle rare, avait tenté d’acquérir l’école Greenwood inutilisée du Toronto District School Board en 2019, finalement rachetée par le conseil scolaire Viamonde. Selon le Bureau de la responsabilité financière, 13 % des écoles ontariennes sont ainsi inoccupées, et pourraient être cédées à d’autres conseils scolaires en croissance.

Mais rien n’oblige véritablement un conseil scolaire anglophone à céder une installation en surplus. En revanche, si un conseil scolaire se départit d’une école, le règlement 374/23 de la Loi sur l’éducation l’oblige a en informer le ministère de l’Éducation afin de privilégier le rachat par un autre conseil scolaire.

Le Collège Centennial n’envisage pas de se séparer du bâtiment qui accueille le Centre des arts narratifs, à l’angle des avenues Danforth et Carlaw, même après la délocalisation des cours. Photo : Rudy Chabannes/ONFR

Alors MonAvenir étudie désormais une autre piste : acquérir les locaux du Centre des arts narratifs à l’angle des avenues Danforth et Carlaw. Cet édifice sera vacant à partir de l’été prochain, tous les programmes actuels étant transférés vers un autre campus.

« Ce serait un emplacement idéal », ne cache pas Rhea Dechaine, conseillère scolaire de la région Toronto-Est, à propos du bâtiment de 36 millions de dollars. Seulement voilà, son propriétaire, le Collège Centennial, n’envisage pas de s’en séparer dans l’immédiat.

« Notre priorité actuelle est d’assurer une transition harmonieuse pour tous les étudiants et le personnel concernés, indique le collège anglophone dans un échange de courriels avec ONFR. Aucune décision n’a encore été prise concernant l’utilisation future des installations et du terrain. »

Le dernier campus cédé par le Collège Centennial (Warden en 2004) a profité à un promoteur qui y a construit des résidences.

Paula Fletcher, conseillère municipale de Toronto-Danforth. Photo : Gracieuseté Paula Fletcher

Course au rachat impitoyable

Dans le secteur Danforth, la course au rachat est impitoyable. Sur trois terrains de ce type récemment mis en vente, deux ont servi à construire des condos, contre un seul pour une école, contextualise la conseillère municipale de Toronto-Danforth, Paula Fletcher.

Jointe par ONFR, l’élue dit comprendre l’urgence de la situation, mais n’a aucun pouvoir en la matière. « La Ville de Toronto ne peut pas légalement exiger des conseils scolaires ni d’aucun autre propriétaire foncier qu’il mette son terrain à disposition pour des écoles ou tout autre usage. »

Elle rappelle que le ministère de l’Éducation a des responsabilités : « Il doit veiller à ce que chaque conseil scolaire ait la capacité suffisante pour accueillir ses élèves. C’est son job. Quand une école vide est proche, le ministère doit dire au conseil qui s’en sépare qu’il ne peut la vendre à un promoteur mais doit la céder à un autre conseil. »

Paul Calandra, ministre de l’Éducation, est doté de pouvoirs accrus. Photos : Archives Jackson Ho/ONFR

Bien que doté de nouveaux pouvoirs qui lui confèrent un contrôle accru sur les conseils scolaires, le ministre de l’Éducation ne les utilise pas – pour le moment – pour forcer les conseils à céder leurs installations inutilisées, et peut encore moins intervenir sur des collèges.

« Les conseils scolaires sont tenus de se départir des biens inutilisés et non nécessaires pour accueillir les élèves au cours des dix prochaines années, nuance Emma Testani, attachée de presse de Paul Calandra, mais le ministre de l’Éducation n’a pas autorité sur les propriétés appartenant aux collèges, comme celle du Collège Centennial sur l’avenue Carlaw. »

« Il est temps que le ministre Calandra prenne ses responsabilités »
— Peter Tabuns, député de Toronto-Danforth

Le député provincial de Toronto-Danforth, Peter Tabuns, y décèle un manque d’implication de la province. « Dans le cas précis de cette école, le ministre dispose de plusieurs outils pour remédier à la situation, allant de l’augmentation du financement au transfert d’un bâtiment scolaire existant à MonAvenir. Le fait que ce problème persiste depuis le début du mandat de ce gouvernement témoigne de son manque de respect envers les droits des francophones. Il est temps que le ministre Calandra prenne ses responsabilités. »

Peter Tabuns, député provincial de Toronto-Danforth, rappelle le gouvernement à ses devoirs en vertu de la Charte canadienne des droits et libertés. Photo : Archives ONFR

Et d’invoquer la Charte canadienne des droits et libertés : « Elle protège le droit des francophones à une éducation de même qualité que celle des anglophones. Le cas de ce conseil n’est qu’un exemple parmi tant d’autres où les délais pour la création d’une école répondant aux besoins des élèves francophones locaux sont beaucoup trop longs. »

Pour contourner le manque de terrain, l’architecte torontois Ken Greenberg croit qu’il faut repenser la façon de concevoir les écoles en les intégrant par exemple directement dans des projets résidentiels. « Des immeubles de bureaux vacants ou obsolètes – phénomène en croissance depuis la pandémie – pourraient aussi être convertis en écoles (…) et plutôt que de vendre des écoles sous-utilisées, on devrait favoriser leur transformation ou leur densification, considère ce spécialiste. »

À Toronto, plusieurs écoles ont ajouté des ailes ou des étages au fil des décennies, démontrant que l’intensification verticale est souvent possible, même sur des sites anciens », illustre l’architecte.

Depuis 2018, le gouvernement a investi 790 millions de dollars dans 54 projets de construction, d’agrandissement ou de rénovation d’écoles qui ont permis de créer 14 000 places pour les élèves. Mais la part des budgets alloués aux écoles francophones est considérablement inférieure à celle de langue anglaise.

Pour la seule année 2025, sur les 45 nouvelles écoles financées en Ontario, seules 9 étaient francophones. Aucune à Toronto.