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Une pétition pour déboulonner la statue de l’ordonnateur du Règlement XVII

Temps de lecture : 4 minutes

TORONTO – La statue de James Whitney, à l’origine du fameux Règlement XVII, ne plaît pas à tout le monde. Le président du Front Culturel franco-ontarien, Trevor Stewart, lance une pétition pour obtenir son déboulonnage.

Située devant Queen’s Park, l’Assemblée législative de l’Ontario, la statue de l’ancien premier ministre provinciale (1905-1914) n’est pas représentative de son époque, estime M. Stewart.

« La statue est devant un symbole de la démocratie canadienne et ontarienne, alors que James Whitney faisait la promotion de l’assimilation avec le but d’éliminer les écoles de langue française et d’assimiler les francophones par l’intermédiaire du Règlement XVII. »

Le Règlement XVII, adopté en 1912 par les conservateurs de James Whitney, avait interdit l’usage de la langue française après la deuxième année d’enseignement dans les écoles de l’Ontario. Les francophones de la province ont dû se battre et résister jusqu’en 1927, pour qu’il ne soit plus appliqué.

Si la pétition n’a pas encore recueilli « très gros » de soutiens selon M. Stewart, le responsable du Front Culturel franco-ontarien vise 200 signatures. « Le but ultime serait qu’un projet soit déposé à Queen’s Park pour permettre justement de déboulonner cette statue. Si la pétition gagne en succès, c’est sûr qu’on va approcher les députés néo-démocrates et libéraux. »

Pourquoi maintenant ? « Nous sommes dans un temps où l’on réévalue les symboles historiques, des institutions, et du système qui gouvernent notre province et notre pays. Il n’y a pas de temps plus complet de rebâtir un Ontario où les symboles sont représentés. Les francophones ne doivent pas se sentir menacés quand ils regardent la statue de James Whitney. Ce projet est un peu ressorti avec la statue de John A. Macdonald, laquelle était tombée à Montréal, fin août. »

La statue de John A. Macdonald cachée à Queen’s Park. Crédit image : Étienne Fortin-Gauthier.

Ironie du sort, une autre statue de John A. Macdonald est habituellement dressée devant Queen’s Park, non loin de celle de James Whitney. Mais depuis les incidents de Montréal, la reproduction de l’ancien premier ministre du Canada est actuellement cachée du public afin d’éviter des actes de vandalisme.

Fondé le « jeudi noir » déclenchant la crise linguistique de l’automne 2018, le Front Culturel franco-ontarien a pour but « d’assurer la place de la francophonie ontarienne et d’unir la jeunesse, les aîné(e)s et les allié(e)s de la communauté pour revendiquer l’Ontario français ».

« Il représentait l’atmosphère de son temps »

S’il ne se prononce pas sur l’initiative du Front, Marcel Martel, professeur titulaire en histoire canadienne à l’Université York, donne quelques clés pour cerner James Whitney.

« Pour les francophones, il est le premier ministre qui a permis la mise en place du Règlement XVII. Il représentait l’atmosphère de son temps, avec beaucoup d’hostilité dans la société ontarienne à tout ce qui n’était pas britannique, ce qui ne parlait pas anglais, et ce qui n’était pas protestant. Whitney a été élu en capitalisant sur cette vague anti-immigrant et anti-catholique. N’oublions pas qu’on est à l’époque durant l’âge d’or de l’impérialisme. De ce fait, Whitney pose des gestes pour que l’anglais soit la seule langue dans les écoles. »

Difficile en revanche pour l’historien de comparer les figures historiques de Whitney et Macdonald.

« Peut-être que du côté franco-ontarien, on apporte de l’importance à James Whitney, mais beaucoup de gens ignorent de qui il s’agit. Dans les écoles et le milieu de l’éducation, l’action du gouvernement fédéral et son histoire sont beaucoup plus mises en avant que l’histoire ontarienne. »

L’initiative de la pétition affichée sur la page Facebook du Front a pour l’instant obtenu un accueil très timide.

« Rien de constructif et perte de crédibilité à la clé. Il faut se concentrer sur des objectifs logiques et réalistes », écrit Julien Duhem Rodrigues. « Je ne crois pas que la solution est de faire tomber la statue. Je crois qu’il est important de savoir l’histoire qui vient avec l’homme qu’elle soit bonne ou non (…). Peut-être la déplacer serait une meilleure solution ? », explique de son côté Cassandra Bertrand.

« Il devrait avoir une note explicative près de la statue pour indiquer que les francophones ont participé à l’établissement de l’Ontario et que cet homme a passé des lois afin d’évincer les francophones de l’Ontario », plaide quant à lui Claude Dorval, sur la page Facebook du Front.

L’initiateur des excuses de 2016 opposé 

Une mise en contexte de la statue, c’est aussi l’avis de Denis Constantineau. En 2016, alors qu’il agissait comme président de l’Association canadienne-française de l’Ontario (ACFO) du Grand Sudbury, il avait formulé à la province une demande d’excuses officielles pour le Règlement XVII.

Le 22 février 2016, le gouvernement libéral de Kathleen Wynne avait emboité le pas. « Le Règlement XVII a démontré du mépris à l’égard de l’identité et de l’égalité des Franco-Ontariens », déclarait alors la première ministre, en chambre. « L’engagement, le courage et la ténacité des francophones ne sont pas passés inaperçus. »

L’ancienne première ministre de l’Ontario, Kathleen Wynne, prononçant des excuses aux Franco-Ontariens, le 22 février 2016. Archives ONFR+

Quatre ans plus tard, Denis Constantineau se souvient.

« Quand je me suis rendu à Queen’s Park, je me suis arrêté devant la statue de James Whitney, et dans ma tête, je lui ai dit : tu n’as pas gagné ! Si on enlève la statue, on perd une occasion de mettre en valeur son implication dans la crise du Règlement XVII. On fait disparaître l’histoire. »

Et de conclure : « Regardons ce qui s’est passé avec le film Autant en emporte le vent. Il y a eu une mise en contexte qui précède maintenant le visionnement. Une plaque qui explique les gestes de M. Whitney servirait mieux la cause que de faire disparaître la statue complètement. »

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