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VIH : « On ne peut pas déterminer le nombre de francophones infectés parce que les données font défaut »

Temps de lecture : 3 minutes

[ENTREVUE EXPRESS]

QUI :

Michel Lussier est directeur général d’Action positive VIH/Sida dans le grand Toronto, un organisme qui planifie et met en œuvre des programmes et services liés au VIH adaptés à la communauté franco-ontarienne minoritaire.

CONTEXTE :

Chaque premier décembre, et spécialement dans un contexte pandémique qui s’installe dans la durée, la Journée mondiale de lutte contre le SIDA vient rappeler que le Virus de l’immunodéficience humaine (VIH) n’est toujours pas vaincu et est encore responsable de plus de 680 000 morts chaque année à travers la planète.     

ENJEU :

Des militants qui œuvrent dans le milieu du VIH ont tiré la sonnette d’alarme concernant l’éclipsement de leur cause au profit de la mobilisation presque exclusive des ressources de santé en direction de la lutte contre la COVID-19. Les données gouvernementales s’arrêtent en 2019, année où l’Ontario a enregistré 687 nouvelles infections au VIH.

« Est-ce qu’il y a eu un impact direct de la COVID-19 sur les efforts de lutte contre le VIH ?

Malheureusement oui, et sur plusieurs niveaux. D’abord au niveau de la recherche, parce qu’il y a énormément d’organismes, notamment à Toronto, qui menaient des recherches sur le vaccin contre le VIH et qui ont revu leur activité à la baisse pour se concentrer sur la COVID-19. Aussi, les bureaux de santé ont été fermés et les services qu’ils offraient en termes de prévention, d’information et d’offre de traitement se sont quasiment arrêtés pendant la pandémie. C’est certain, l’impact sur la lutte contre le VIH a été énorme durant cette crise.

Cela voudrait-il dire qu’il y a eu plus de cas VIH pendant la COVID-19 qu’en temps normal ?  

C’est difficile à dire parce qu’on n’a pas encore reçu les statistiques relatives au VIH qui couvrent cette période de pandémie. Mais je pense que, logiquement, et au vu de la fermeture des centres et des services dans les cliniques, on aurait moins de tests de dépistage VIH. De plus, il y a beaucoup de symptômes du VIH qui sont similaires à ceux de la COVID-19. Alors quand quelqu’un est susceptible de présenter un risque d’exposition au VIH élevé et qu’il a de la toux ou des maux de tête, il va aller faire un test COVID-19. Lorsque ce dernier est négatif, la personne ne s’en soucie plus.

Par contre, il y a une observation qui peut faire office de compensation. Les individus qui sont habituellement actifs sexuellement ont freiné leur activité, justement, par crainte de contracter le orconavirus et aussi suite aux effets du confinement. Mais, encore une fois, on ne fait là que tâtonner parce qu’on n’a toujours pas de chiffres officiels durant cette période.  En revanche, si on se réfère aux données de l’Agence de santé publique du Canada antérieures à la pandémie, entre 2013 et 2018, il y a eu dans le pays une hausse des cas VIH de 31 %.

À quoi cette augmentation est-elle due ?    

Principalement aux diminutions des subventions accordées aux organismes qui luttent contre le VIH, surtout du côté du fédéral. J’en veux pour preuve qu’au niveau du Canada, il n’y a eu aucune augmentation des subventions dans ce domaine depuis 2008, alors que pour les mêmes budgets on a inclus également les maladies sexuellement transmissibles et non plus que le VIH comme cela était le cas avant. Or, il a été prouvé par des pays comme l’Angleterre que la baisse des cas VIH dans le temps est étroitement corrélée à la hausse des enveloppes budgétaires.

Qu’en est-il de la communauté francophone ? 

On ne peut pas déterminer le nombre de francophones infectés par le VIH parce que là encore, COVID-19 ou pas, les données font défaut. Il n’existe pas de statistiques par langue, mais seulement par « race ». Alors quand on veut avoir une idée sur ce point, on est obligé de faire du porte-à-porte chez les différentes communautés francophones de la province où la population francophone est grandissante, mais où les services restent les mêmes. À titre informatif, on est le seul organisme francophone exclusivement dédié au VIH avec seulement trois employés pour couvrir toute la population du Grand Toronto. On s’est toujours battu pour avoir cette donnée, en vain, car aussi longtemps qu’on ne l’aura pas, il sera toujours difficile de justifier des subventions additionnelles dédiées aux francophones.     

Quels sont les défis qui vous attendent ?

Au-delà du manque du personnel et des subventions, c’est la stigmatisation qui représente l’un des plus grands défis à mes yeux. Les mentalités dans ce sens n’ont pas beaucoup évolué. Beaucoup de gens continuent à croire par exemple qu’une personne atteinte du VIH et qui travaille dans le secteur hospitalier va contaminer la nourriture et les patients. Pas loin que la semaine dernière, j’ai reçu un courriel d’une personne séropositive dont les collègues ne voulaient plus travailler avec elle à cause de la crainte d’attraper aussi la maladie.

Quels sont les plus grands progrès réalisés récemment dans la lutte contre le VIH ?

Il y en a eu dernièrement, surtout au niveau du traitement. Je me souviens d’un temps où les personnes atteintes du VIH prenaient jusqu’à 30 comprimés par jour. Aujourd’hui, un seul comprimé suffit. J’ajouterais également dans cette liste la venue de la PrEP (Prophylaxie pré-exposition) qui est un médicament extrêmement efficace en ce qui concerne la prévention de la transmission du virus. »

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