Passer au contenu Passer au pied de page

Yan Leduc, le rat de l’Est

Temps de lecture : 7 minutes

[LA RENCONTRE D’ONFR+]

PLANTAGENET – Il n’est « peut-être pas fait pour vivre en ville » mais, à 24 ans, Yan Leduc peut se vanter d’être devenu un porte-étendard de la culture francophone à travers le Canada. On parle musique et identité franco-ontarienne avec le chanteur et guitariste de la formation les Rats d’Swompe.

« On a beaucoup entendu parler des Rats d’Swompe. Aujourd’hui, on veut vous connaître, vous ! Racontez-nous d’où vous venez.

Je suis natif de la région de Plantagenet, dans l’Est ontarien. J’y ai grandi et j’y habite encore. Je suis aussi apprenti électricien.

Avec la pandémie, vous et les autres « rats » avez recommencé à travailler dans vos domaines respectifs. Comment avez-vous vécu ce revirement ?

La première fois qu’on a eu l’ordre de rester à la maison, c’était pour trois semaines. Quand ça s’est transformé en un mois, deux mois, trois mois… on a réalisé que, peut-être, on devrait retourner à ce qu’on faisait avant. Ça a été une dure décision, parce que c’était de l’inconnu. C’est difficile de dire à ton employeur que tu es là pour durer.

Yan Leduc est la voix des Rats d’Swompe. Crédit image : Simon Joly

Pourquoi n’avez-vous pas fait plus de spectacles virtuels ?

Notre formule de cinq musiciens ne collait pas très bien aux spectacles virtuels avec l’équipement qu’on avait à la maison. Patrick, le violoneux, et moi, on a fait quelques vidéos en direct, mais on a mis le paquet sur des trucs plus gros où on pouvait tous jouer. Habituellement, la foule nous fournit en énergie. En virtuel, c’est plus difficile.

Vous avez quand même fait des vidéos en direct pendant l’enregistrement de votre deuxième album…

Ça, c’était très bien ! Les gens ont apprécié qu’on leur ait fait vivre un peu de studio. On s’en fait parler régulièrement.

Vous aviez le vent dans les voiles en 2019. Aviez-vous peur de ne pas repartir à la même vitesse ?

Oui, mais c’est une réalité pour tout le monde. Beaucoup d’artistes en ont profité pour enregistrer des albums. Donc là, les festivals recommencent avec une panoplie d’artistes qui sortent du nouveau matériel. On a encore un peu peur, mais c’est moins lourd depuis que notre album est prêt. On est fiers de ce qui s’en vient.

Ça devait sortir à l’automne 2020 ! Est-ce que cette année a permis de faire évoluer le projet ?

Ça nous a donné l’opportunité d’être beaucoup plus critiques. On a travaillé les chansons presque jusqu’à s’en écoeurer ! On a fait entrer des personnes clés dans l’équipe, dont Robert Langlois, qui a su nous pousser là où on avait besoin pour amener les chansons à un autre niveau. Lui et Fred St-Gelais nous ont permis de renouveler notre son.

Yan Leduc et «  Rob » Langlois en studio. Source : Page Facebook Les Rats d’Swompe

Qu’est-ce qui sera différent sur le deuxième album ?

On a enregistré la batterie de Simon en acoustique avec beaucoup de micros. On a un son très humble. Ça fait une bonne différence d’avoir tout le monde qui joue acoustique.

Parce que pour Vivre en ville, vous n’aviez pas la même qualité de studio

Le studio chez Simon, à l’époque, était dans son appartement au 17e étage sur l’avenue Lees à Ottawa. On recevait des plaintes pour le bruit ! C’était une adaptation, mais on recommencerait demain.

Beaucoup de gens se sont reconnus dans la chanson-titre, Vivre en ville.  » Est-ce qu’elle exprime votre propre réalité ?

Oui, parce que j’ai grandi dans le bois. Mon père avait une pourvoirie dans le Pontiac, au Québec. Quand je suis parti en appartement pour étudier à La Cité, la réalité m’a frappé de plein fouet et Vivre en ville a été écrite.

Vous considérez-vous encore comme un « gars de région » ?

100 % ! Je travaille en ville régulièrement, mais je n’y déménagerais pas.

Quel est votre rapport avec votre identité franco-ontarienne ?

Le français, c’est ma langue première. Je ne la laisserai jamais de côté. J’ai été à l’école en français, je travaille en français. Dans ma tête, c’est clair que ça ne changera pas. Et tout l’aspect culturel… on est chanceux dans l’Est ! Ce n’est pas la même réalité que certains membres du groupe, qui viennent du Nord de l’Ontario. Ici, on l’a peut-être un peu plus facile pour le français.

Yan Leduc, au premier plan, sur scène avec Patrick Pharand au violon. Crédit image : Jazz Laforge

Pensez-vous que les Rats d’Swompe peuvent aider à attirer des jeunes à écouter de la musique (et à vivre) en français ?

J’ose croire que oui. C’est la base du projet. On s’était donné comme défi de ramener le traditionnel folklorique, de le faire en français et que ça soit cool. Je pense qu’on réussit bien jusqu’à présent !

Quelles sont vos inspirations musicales ?

Mon père est un adepte de la Bottine souriante. Ça jouait dans la voiture, été comme hiver ! Ça donne le goût de danser, c’est joyeux. C’est un background semblable avec les autres « rats » qui nous a réunis.

Comment vous êtes-vous rencontrés ?

En ville ! C’est un peu ironique… mais on s’est rencontrés dans les festivals à Ottawa. Moi, je suis le plus jeune du groupe. Et Martin, le bassiste, est le plus vieux. Il était caméraman pour TV Rogers. J’ai fait des chansons traditionnelles durant le concours « Idole de Saint-Jean ». Le barbu qui filmait est venu me voir et m’a dit : « Si, un jour, ça te tente de former un groupe de trad, appelle-moi ! » J’étais encore au secondaire… Finalement, c’est lui qui m’a appelé. J’étais gêné ! On a joué pendant trois heures sans s’en rendre compte. On n’en parle pas souvent, mais c’est une histoire dont je vais me souvenir toute ma vie. Il a fallu que je prenne mon courage à deux mains pour aller chez quelqu’un que je connaissais plus ou moins.

Comment décririez-vous chacun des membres du groupe ?

Martin, c’est le papa. Celui qui nous ramène quand on a moins d’expérience. Quand il dit : « Faites-moi confiance ! » On l’écoute !

Patrick, c’est le créatif. Celui qui saute partout pendant les spectacles. Je l’aime de cœur ! C’est ce qui arrive avec ce groupe-là, on est plus que des amis. On est tellement sur la même page. Dès que quelque chose dérive, on se ramène. Le lendemain, c’est tout oublié.

Brandon est le « rat » le plus récent. On a le même âge. On s’est côtoyés au festival « Comme ça nous chante » au secondaire. Drôlement, il ressemble beaucoup à Martin. C’est un nounours aussi.

Et Simon, c’est « Monsieur Chicken Wings ». Il mange du poulet comme ça n’a pas de sens ! Il passe toujours pour le plus jeune même s’il ne l’est pas. Un autre partner in crime… Je vois ces gars-là comme s’ils étaient mes frères. En 2019, on a passé plus de temps ensemble qu’avec n’importe qui d’autre. Avec la pandémie, c’était difficile de ne pas les voir.

De gauche à droite : Simon Joly, Martin Rocheleau, Yan Leduc, Patrick Pharand et Brandon Girouard. Gracieuseté Les Rats d’Swompe

Et créer un album, chacun dans votre coin de l’Ontario, comment ça s’est passé ?

On remercie la technologie de chez Google ! On faisait des Google Drive, des Zoom. On faisait des collages avec des idées qu’on s’envoyait par courriel. Quand on s’est revus, on avait au moins une structure avec laquelle commencer. Mais ça a été difficile parce que c’est beaucoup d’heures à enregistrer des choses qui ne seront pas nécessairement retenues.

Vous avez été invités à jouer au 150e d’Alfred. Avez-vous un sentiment d’appartenance quand vous donnez des spectacles dans votre région ?

100 %. J’ai vécu 14 ans à Alfred. Les « rats », c’est devenu gros assez vite et on s’est mis à jouer beaucoup ailleurs. Et là, c’est un gros spectacle qu’on a la chance de faire chez nous. Il y a plein de gens qui m’appellent pour dire qu’ils vont être là. Ça me fait chaud au cœur parce que, même s’ils savent que les rats roulent fort, ils ne l’ont pas tous vu de leurs yeux.

Quel est votre rapport au succès ?

Le jour où j’ai laissé tomber mon emploi pour la musique, ça m’a secoué. Même si c’est notre rêve, on se dit tout le temps qu’on n’est pas rendus là. Je pense que c’est ce qui nous garde terre à terre et connectés avec nos fans. C’est ce qui fait qu’on a hâte de revenir jouer dans notre région. Et la pandémie, c’est un réveil en même temps. Tu as beau être organisé comme tu veux, ce n’est pas toi qui décides.

Sentez-vous une pression de refaire un succès radio ?

C’est sûr. Le premier, on l’a fait avec notre cœur. Je salue les gens de Taxi Promo et des disques Passeport qui ont écouté notre matériel et l’ont poussé. Que ce soit devenu si gros, ça instaure une pression. On ne veut pas être le groupe d’une seule chanson. On est chanceux, car le premier extrait du deuxième album, À la revoyure, est entré dans le catalogue de grosses radios aussi.

La pochette du deuxième album, À la revoyure. Crédit : Maxime Charlebois

Vous serez tête d’affiche du Festival franco-ontarien le 24 septembre, la veille du Jour des Francos-Ontariens. Qu’est-ce que ça signifie pour vous ?

C’est un beau cadeau. Comme on représente bien l’Ontario, on a souvent des demandes par rapport au 25 septembre. Mais de jouer le grand spectacle à Ottawa, c’est un honneur. Il y aura des invités vraiment intéressants. J’ai un stress qui m’habite, mais ça sera une très belle expérience.

Pour une deuxième année consécutive, Les Rats d’Swompe ont été sacrés meilleur groupe ou artiste francophone de l’année au gala de la Country Music Association de l’Ontario. Qu’est-ce que ça représente pour vous ?

C’est assez gros dans mon cœur. Être reconnu dans un gala anglophone, ça veut dire qu’on se démarque dans un monde qui n’est pas vraiment le nôtre. La première fois, c’était un petit choc, car on se disait qu’on ne jouait pas de country ! Mais le gala englobe le folk aussi. On a amené ça plus rock, mais on a du violon et du banjo sur notre premier album. D’être lauréat pour une deuxième année, c’est une très belle surprise.

Qu’est-ce qu’on vous souhaite pour les prochaines années ?

Des spectacles ! Rares sont les gens qui vivent de leur passion. J’adore faire de l’électricité, mais c’est sûr que ma passion numéro un, c’est la musique. »


LES DATES-CLÉS DE YAN LEDUC :

1997 : Naissance dans l’Est ontarien

2018 : En mars, sortie du premier album des Rats d’Swompe, intitulé Vivre en ville

2018 : En novembre, les Rats d’Swompe s’impliquent dans la mobilisation des francophones contre les coupures du gouvernement de l’Ontario. Ils publient une nouvelle version de leur chanson à succès, intitulée Arrive en ville (Doug Ford)

2019 : Les Rats d’Swompe remportent le titre de groupe de l’année au gala des prix Trille Or

2021 : Leur deuxième album, À la revoyure, sortira le 22 octobre

Chaque fin de semaine, ONFR+ rencontre un acteur des enjeux francophones ou politiques en Ontario et au Canada.

*Cette entrevue a été réalisée le 16 septembre 2021

Vous aimez ? Faites-le nous savoir !