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Zachary Richard, messager lyrique « kidnappé » par la langue française

Temps de lecture : 6 minutes

[LA RENCONTRE D’ONFR+]

LAFAYETTE – Poète et musicien engagé, inlassable voyageur de la Louisiane au Québec, en passant par l’Acadie, passeur de la culture et de la langue française, Zachary Richard attend patiemment son heure, celle du retour sur scène. Alors que la Constitution de la Louisiane bannissait le français des écoles il y a 100 ans, l’artiste cadien revient sur cet épisode catastrophique, égrainant avec un optimisme intact, les combats actuels pour sauvegarder le français face à l’assimilation dans l’Amérique des bayous.

« Avez-vous espoir de reprendre le chemin des scènes francophones prochainement ?

On commence à mettre le nez dehors, mais la COVID-19 a mis fin abruptement à mes engagements. Ma tournée de salons du livre prévue début 2020 a subitement été stoppée par l’arrivée de la COVID-19. Depuis ce temps-là, j’attends avec impatience que ça se passe et que la frontière rouvre. J’ai continué à écrire : un nouveau recueil de poésie sera publié en 2022. On avance petit à petit, même si ça été une année difficile auprès de ma mère, qui est décédée au mois de janvier.

La musique cadienne est-elle toujours aussi populaire en Louisiane ?

Quand j’ai commencé à naviguer dans cette tradition, il y a 50 ans, j’étais le seul de ma génération à s’intéresser à cette musique considérée comme ringarde. Depuis tout ce temps-là, sa perception a fortement changé. À chaque fois qu’on tourne de bord, il y a un jeune accordéoniste et un violoneux qui sortent du bois. Cette musique est devenue un emblème de la culture, de plus en plus populaire, sans pour autant avoir un impact suffisant sur la langue. Ça se chante toujours en français, mais par de jeunes musiciens qui barbottent. C’est plus facile d’apprendre à jouer de l’accordéon que de parler une langue.

Quels sont les défis linguistiques en milieu minoritaire que la Louisiane partage avec l’Ontario ?

On a certaines ressemblances. On fait face à la machine à vapeur anglo-américaine transmise par la télévision, et il est difficile de résister à cette culture populaire. La différence est que vous avez un voisin, le Québec, et une constitution qui assure l’égalité des deux langues même si la réalité est toute autre. Nous n’avons pas ces moyens. On ne peut pas compter sur les institutions. Nous sommes relégués au domaine culturel et nos programmes d’immersion en éducation sont plus fragiles.

Que reste-t-il de la culture cadienne dans ce broyeur anglo-américain que vous décrivez ?

Nous sommes en train de redéfinir une identité plus seulement basée sur une classe ethnique. Dans la génération de mes parents, on parlait français parce qu’on était Cadien ou créole noir. Aujourd’hui, ce sont surtout les écoles d’immersion qui sont le tremplin de la langue française, où les enfants qui l’apprennent sont d’héritage hispanique, asiatique et autre. On évolue vers une identité basée sur la langue elle-même et on devient Franco-Louisianais plutôt que Cadien ou créole. La grande majorité ne parle pas le français comme première langue, mais développe un féroce attachement à l’identité cadienne, son style de vie, son territoire, sa vision du monde et sa culture basée sur la cuisine et la musique.

Qu’est-ce qui a déclenché en vous cette énergie, ce besoin de défendre la langue française ?

J’ai été élevé dans une maison avec des grands-parents unilingues francophones. Je pense que je passe ma vie à essayer de retrouver cette ambiance de joie de vivre que je connaissais chez eux. Des circonstances naturelles tout au long de ma carrière ont fait que j’ai été kidnappé par cette langue et cette culture. J’ai été dans une école avec un excellent programme de français en langue seconde dans lequel j’étais comme un poisson à l’eau. Après mon premier contrat avec une maison de disque américaine, je me suis acheté un accordéon diatonique cajun qui m’a transporté dans l’univers de cette riche tradition musicale qui m’inspire encore aujourd’hui. À Québec, j’ai découvert cette culture en pleine effervescence au milieu des années 70. Le rêve de nation souveraine de langue française en Amérique du Nord était d’actualité et, moi, l’ancien résistant de la guerre du Viet Nam, j’ai trouvé en cela une nouvelle cause.

Pourquoi avoir pris de la distance avec cet univers, dans les années 80, pour vous lancer dans une carrière anglophone ?

Je suis parti en 1981 après avoir passé six ans au Québec et au Canada parce que je n’avais plus rien à faire. Après avoir trainé et retraîné partout, je devais partir. Je me suis construit une maison en Louisiane et une carrière américaine qui est devenue un succès régional qui m’a emmené à quatre albums de la langue anglaise jusqu’au début des années 90, avec 100 à 150 dates de concert par an. Chanter en anglais m’a ouvert plusieurs portes au niveau international.

Zachary Richard a sorti 21 albums, dont plusieurs disques d’or et platine. Source : zacharyrichard.com

Mais ce que vous appelez « les circonstances » vous ont rattrapé en 1994, à Shediac, au premier Congrès mondial acadien

Oui, pour aucune raison commerciale, je me suis remis à écrire en langue française. C’est devenu l’album Cap enragé avec le plus grand succès de ma carrière qui me décide à me réinstaller au Canada et me permet de renouer avec le public francophone, comme je ne l’avais pas fait depuis 15 ans.

Au-delà de ce congrès, quels autres moments, au cours de vos 45 ans de carrière, restent gravés en vous ?

Il y en a tellement. Ce qui me vient en tête, c’est la Veillée des veillées, en 1975, dans le parc Lafontaine de Montréal. Il y avait Ti-Jean Carignan, Pitou Boudreault et une panoplie de musiciens traditionnels de partout en Amérique française. L’autre souvenir qui me vient, c’est la tournée New Orleans Review en 1994 avec Dr John, Eddie Bo et un tas de musiciens dans un style typique de la Nouvelle-Orléans sans être francophone.

Pourquoi les tournées et, de façon générale, les collaborations avec d’autres artistes, sont-elles si importantes pour vous ?

Que ce soit avec Francis Cabrel, Michel Rivard ou Mélissa Bonin ou, plus récemment Charlélie Couture, les collaborations m’ont enrichi. Ça donne toujours quelque chose de surprenant qu’on aurait pas fait seul. J’ai eu la chance de collaborer avec des gens de grand talent et cela a été à chaque fois un grand plaisir.

Vous décrivez-vous comme un défenseur de la culture française ou un artiste ?

Je ne suis pas un ambassadeur de culture, mais un auteur-compositeur qui écrit en deux langues. Mon expression artistique n’est au service d’aucune cause. Bien écologiste engagé et francophone militant, je n’ai jamais composé une chanson servant une cause. Mes affinités vont paraître dans ma création, mais c’est secondaire. Je ne me suis jamais assis un jour en me disant que j’allais écrire pour défendre la langue française. On ne peut pas confondre les rôles d’artiste et citoyen.

Mais qui doit porter ces combats ? Les artistes ou les citoyens ?

Je crois que tous ceux qui sont sensibles à cet héritage peuvent le faire. Les artistes sont souvent les antennes de la société. Nous avons une situation privilégiée qui nous permet d’exprimer ces choses. La communauté musicale est souvent à l’avant-garde de l’évolution culturelle et n’a pas peur de nager à contre-courant.

Zachary Richard est aussi un militant écologiste. Source : zacharyrichard.com

Les institutions responsables du changement de la constitution il y a 100 ans, en 1921, ne portent-elles pas une responsabilité dans la fragilité du français aujourd’hui ?

Nous sommes une minorité à penser que c’est une question politique. Dans la Louisiane actuelle, la plupart des gens pensent que c’est une question culturelle. Mais je suis fier de voir des jeunes qui pensent comme moi. Nous avons un outil, les programmes d’immersion, qui sont de plus en plus soutenus. On l’a vu lors du changement de politique de (l’ancien président américain) Trump dans les visas de travail. 75 de nos enseignants venus de partout à travers le monde risquaient d’être stoppés à la frontière mais la communauté s’est mobilisée avec une pétition de 6 000 signatures en 24 heures. Nous avons eu un soutien incroyable de toutes parts, y compris des hautes sphères de la politique, preuve d’une sensibilité au fait français en Louisiane. Le défi aujourd’hui est plutôt de trouver des endroits à l’extérieur des écoles où pratiquer la langue.

D’où vient votre engagement écologiste ?

Quand on aime l’environnement et qu’on le voit menacé, c’est naturel de vouloir le protéger. En Louisiane, l’industrie pétrolière, qui représente 50 % de l’économie, a des effets dévastateurs sur le littoral. Des canaux d’exploration pétrolière creusés depuis le golfe du Mexique laissent entrer l’eau salée dans les marécages. C’est un problème majeur. Voir l’indifférence avec laquelle on traite la nature, que ce soit en Abitibi avec la forêt boréale ou en Louisiane avec les compagnies pétrolières, minières et forestières me révolte.

Quel regard portez-vous sur l’avenir du français en Louisiane ?

Je suis convaincu que le français sera toujours parlé en Louisiane, mais par une élite avertie, sophistiquée, éduquée. Curieusement, nous sommes soutenus par nos amis anglo-américains qui comprennent la valeur non seulement culturelle, mais aussi économique de la présence française en Louisiane. On associe souvent les Cadiens aux marécages mais la plupart vivent sur une prairie sous laquelle coule une rivière souterraine. Pour moi, c’est le symbole du français en Louisiane : une rivière invisible coule en dessous de la surface et, si on commence à fouiller, on la rencontre. Le français, ce sont des braises prêtes à être attisées.


LES DATES-CLÉS DE ZACHARY RICHARD :

1950 : Naissance à Scott, en Louisiane (États-Unis)

1976 : S’installe au Québec et sort son premier album : Bayou des mystères

1980 : Publie son premier recueil de poésie, Voyage de nuit

1986 : Signe son retour en Louisiane et son premier album en anglais

1994 : Chante au congrès mondial acadien, à Shediac, qui marque son retour en français

2009 : Reçoit l’ordre du Canada

Chaque fin de semaine, ONFR+ rencontre un acteur des enjeux francophones ou politiques en Ontario et au Canada.

À noter que La Rencontre ONFR+ prend une pause, et sera de retour à la mi-août.

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