La nouvelle Clinique Franco-Santé London, qui a ouvert ses portes en septembre 2026, illustre les efforts pour améliorer l'accès aux soins en français. Pour les patients noirs francophones, la barrière linguistique peut toutefois se doubler d'obstacles culturels et de discriminations, auxquels des services de navigation en santé tentent de répondre. Photo : Mickael Laviolle/ONFR
Société

Santé en Ontario : des navigateurs pour surmonter la « double peine » des Noirs francophones

La nouvelle Clinique Franco-Santé London, qui a ouvert ses portes en septembre 2026, illustre les efforts pour améliorer l'accès aux soins en français. Pour les patients noirs francophones, la barrière linguistique peut toutefois se doubler d'obstacles culturels et de discriminations, auxquels des services de navigation en santé tentent de répondre. Photo : Mickael Laviolle/ONFR

Aux difficultés d’obtenir des soins en français peuvent s’ajouter, pour les patients noirs francophones de l’Ontario, des barrières culturelles et discriminatoires. De London à Sudbury en passant par Toronto, différents types d’accompagnateurs en santé tentent de les accompagner dans un système où langue, préjugés et pénurie de professionnels peuvent compliquer leurs parcours.

À London, Holden Toué résume son métier par une image : celle d’un pont. Navigateur de santé noire francophone à Accès Franco Santé London, au Carrefour communautaire francophone de London (CCFL), il accompagne les patients vers les ressources appropriées et vérifie ensuite s’ils ont effectivement obtenu le service recherché.

Son travail s’effectue aussi auprès des prestataires, pour identifier les ressources réellement disponibles en français. « Nous servons de lien entre la communauté et les prestataires de santé », explique-t-il. 

Holden Toué a contribué à préparer l’ouverture de la nouvelle clinique francophone de London. Selon lui, plus de 300 personnes ont été recensées et orientées vers l’établissement en trois mois grâce au partenariat avec le CCFL. Photo : Mickael Laviolle/ONFR

Une « double minorité »

Pour Idrissa Beogo, professeur agrégé et directeur associé du Centre interdisciplinaire pour la santé des Noir.e.s, ces patients peuvent subir une forme de « double peine » ou de « double minorité ».

Aux obstacles auxquels peuvent être confrontées les personnes noires dans le système de santé s’ajoute, pour les francophones en contexte minoritaire, la difficulté d’accéder aux soins dans leur langue. Le chercheur souligne que peu d’études se sont précisément intéressées à l’intersection de ces deux réalités. 

Cette double vulnérabilité peut aussi peser sur la prévention. Idrissa Beogo souligne que les contraintes économiques et professionnelles de certaines personnes immigrantes les conduisent parfois à repousser leurs consultations, au détriment notamment du dépistage des maladies chroniques comme le diabète, l’hypertension ou certains cancers.

Idrissa Beogo et le Centre interdisciplinaire pour la santé des Noir.e.s, ont notamment obtenu un financement de 15 000 $ de l’Université d’Ottawa pour mener des échanges communautaires visant à encourager le dépistage du diabète, de l’hypertension et de certains cancers auprès des populations noires. Photo : Mickael Laviolle/ONFR

Holden Toué parle lui aussi d’un « double défi ». Au-delà de la langue, des réalités culturelles ou religieuses peuvent influencer le rapport aux soins. Mais la seconde barrière n’est pas uniquement culturelle. Plusieurs intervenants rencontrés par ONFR évoquent également des préjugés ou du racisme auxquels peuvent être confrontés les patients noirs.

Toronto, une navigation plus large

À Toronto, le modèle est différent. Le Centre francophone du Grand Toronto ne dispose pas d’un navigateur exclusivement consacré aux patients noirs, mais de plusieurs fonctions de navigation en santé, dont deux accompagnateurs ayant une formation médicale. Une réponse qui rejoint largement une population racialisée, celle-ci représentant, selon Marie-Ève Ayotte, directrice des services de soins primaires, santé mentale et développement de l’enfance, 79 % de la clientèle du centre lors du dernier exercice.

Mme Ayotte parle explicitement de « racisme systémique dans le continuum de soins » auquel peuvent être confrontées les communautés noires et migrantes. Combiné à la barrière linguistique, il peut conduire son équipe à proposer un accompagnement physique lors d’un rendez-vous extérieur.

La navigation ne se limite pas aux besoins médicaux. Au Centre francophone du Grand Toronto, des intervenants sociaux accompagnent également les patients confrontés à des problèmes de santé mentale ou de dépendance. Selon Marie-Ève Ayotte, cette équipe assure notamment l’orientation vers des ressources spécialisées, comme le Centre de toxicomanie et de santé mentale (CAMH), tandis que les navigateurs en santé prennent en charge les démarches liées aux soins médicaux.

Marie-Ève Ayotte souligne l’importance d’adapter les pratiques médicales aux réalités culturelles des patients. Elle cite notamment les conseils nutritionnels, qui doivent tenir compte des habitudes alimentaires des différentes communautés plutôt que de s’appuyer uniquement sur les références canadiennes. Photo : Mickael Laviolle/ONFR

Pour Julie Lutete, présidente de la Coalition des Noirs Francophones de l’Ontario, l’accès aux soins se heurte également à des obstacles géographiques. Dans le Grand Toronto, certains patients doivent choisir entre un établissement francophone éloigné et une ressource anglophone plus proche, une situation particulièrement contraignante pour les nouveaux arrivants qui ne maîtrisent pas encore bien le système de santé.

À Sudbury, une navigation pour les personnes noires

À Sudbury, Sandrine Jouegouo Tameu exerce une fonction plus proche de celle de Holden Toué. Infirmière autorisée et intervenante pivot en soins primaires au Centre de santé communautaire du Grand Sudbury, elle le résume ainsi : « Je fais la navigation en santé pour les personnes noires. »

Elle évoque notamment le préjugé selon lequel les personnes noires toléreraient davantage la douleur. Pour ses clients, pouvoir compter sur quelqu’un qui connaît ces préjugés peut faciliter leur parcours dans le système de santé.

Sandrine Jouegouo Tameu constate que la méconnaissance du système de santé peut décourager certains patients de consulter. Elle souligne notamment que la crainte de devoir payer pour des soins, même lorsqu’ils sont couverts, peut conduire certaines personnes à renoncer à une consultation. Photo : Mickael Laviolle/ONFR

S’ajoutent les incompréhensions culturelles. Mme Jouegouo Tameu cite le mot « angine », couramment utilisé au Cameroun pour parler d’un mal de gorge, mais susceptible d’être compris différemment dans le contexte médical canadien. Elle apprend donc à certains patients à reformuler leurs symptômes et les prépare à leurs rendez-vous.

Dans le Nord, la rareté des services francophones complique encore la situation. Selon elle, certains patients finissent par accepter des soins en anglais plutôt que d’attendre davantage pour consulter en français.

Vers une stratégie ontarienne?

Ces initiatives locales pourraient-elles déboucher sur une approche plus structurée à l’échelle provinciale?

Nathalie Aubin, directrice générale du Centre de planification des services de santé en français, constate que les besoins en matière de navigation ressortent des consultations menées par son organisme.

« C’est déjà complexe. On ajoute la langue, c’est encore plus complexe », résume-t-elle. Elle souhaite voir « des investissements plus prononcés et une stratégie qui s’attache à la question de la navigation ». Le sujet pourrait se retrouver dans le futur plan stratégique du centre, mais aucun programme provincial de navigateurs noirs francophones n’est annoncé à ce stade.

Nathalie Aubin, directrice générale du Centre de planification des services de santé en français, dirige un organisme provincial créé en septembre 2025. Celui-ci travaille avec les ministères, Santé Ontario et les fournisseurs de soins pour améliorer l’accès aux services de santé en français dans l’ensemble de la province. Photo : Mickael Laviolle/ONFR

« Un pis-aller en attendant »

Idrissa Beogo voit dans le modèle londonien une initiative « très intéressante », mais se garde d’en faire une solution à long terme. Un navigateur ne peut pas accompagner tous les patients. Le chercheur parle d’un « pis-aller en attendant » et estime que la réponse doit notamment passer par une plus grande diversité parmi les professionnels de santé.

Encore faut-il permettre à davantage de médecins noirs d’exercer. Beogo pointe les difficultés rencontrées par certains médecins formés à l’étranger pour intégrer le système canadien. « Il y a beaucoup de médecins qui sont ici (…) qui cherchent à s’intégrer dans le système, mais c’est très compliqué. Il y a des barrières artificielles », affirme-t-il. Certifications supplémentaires, coûts et temps peuvent, selon lui, conduire certains à changer de trajectoire professionnelle.

Les obstacles peuvent se poursuivre une fois la porte franchie. Idrissa Beogo évoque un « effet volume » : pendant leur formation, les médecins doivent voir suffisamment de patients pour développer leur expérience. Or, selon lui, certains médecins noirs peuvent être désavantagés par le refus de patients d’être soignés par eux.

« Les patients ne veulent pas se faire soigner par des médecins noirs. Ça, c’est pas nouveau… », affirme-t-il. Selon le chercheur, ce phénomène peut limiter l’expérience clinique acquise et contribuer à détourner certains médecins de la spécialité qu’ils souhaitaient exercer.

Pour M. Beogo, les navigateurs peuvent donc répondre à un besoin immédiat, mais ne remplacent pas une transformation plus profonde : faciliter l’intégration des professionnels noirs, diversifier les équipes et mieux former le personnel à soigner une population elle-même diverse.