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La voie du poète Paul Savoie

Temps de lecture : 6 minutes

[LA RENCONTRE D’ONFR+]

TORONTO – Manitobain de naissance et Ontarien d’adoption, Paul Savoie est l’un des auteurs franco-ontariens les plus prolifiques et le plus régulier s’agissant des parutions et des récompenses littéraires qui témoignent de la qualité de ses écrits. Il est également président du Salon du livre de Toronto où il réside et lauréat du prix Champlain 2022, le deuxième de sa carrière. Retour sur son parcours, ses joies, ses peines et sa méthode de travail.

« Tout d’abord, comment se fait-il que vous maîtrisiez si bien la langue de Molière alors que vous venez d’un milieu linguistique minoritaire ?

C’est vrai que j’ai grandi dans un milieu francophone minoritaire au Manitoba avec toutes les ambivalences que cela implique, mais mon père était complètement francophone et donc on avait l’obligation, en sa présence, de parler français à la maison. En revanche, ma mère était franco-américaine et, puisqu’elle avait un français un peu amoché, elle n’aimait pas beaucoup parler cette langue avec nous, lui préférant l’anglais. J’ai donc grandi dans un milieu complètement biculturel.

Paul Savoie au Festival international de poésie de Trois-Rivières. Gracieuseté

Cela veut-il dire que vous avez la plume entre deux encriers ?

Vous savez, j’ai d’abord commencé à écrire en anglais. Je devais avoir 16 ou 17 ans. À cette époque, j’étais un peu introverti et je m’exprimais à travers la poésie. Pour impressionner une fille, j’ai écrit un manuscrit en anglais. Mais par la suite, j’ai découvert la poésie en français en lisant Charles Baudelaire, et là ça a été le coup de foudre. J’ai trouvé ça tellement magnifique que c’est à ce moment-là que j’ai décidé d’écrire en français. J’ai discuté dernièrement avec un ami à propos de ce sujet et il m’a dit qu’on ne dirait pas que c’est le même auteur selon que j’écris en anglais ou en français. Je trouve ça assez intéressant. Ce qui est sûr, c’est qu’avec l’écriture en français je suis rentré dans l’universel. Il faut dire aussi que mes études étaient faites en cette langue aussi.   

Est-ce que ça a marché avec cette fille par la suite ?

(Rires). Non ! Elle a même perdu mon manuscrit après l’avoir lu. L’ordinateur n’existait pas à l’époque : j’ai tapé ça à la machine et je n’avais pas de copie, donc je n’ai plus retrouvé ces poèmes.

Séance de lecture à l’Université Brock à Saint Catherines. Gracieuseté

Vous détenez une quarantaine d’œuvres littéraires à votre actif, dont des romans, des récits de voyage, des recueils de nouvelles et surtout de poésies. Quel est pour vous le moment précis où votre carrière d’auteur a démarré ?

Mon premier roman en français était paru dans un petit journal collégial. Mais j’ai publié mon premier recueil à la vingtaine. À l’époque, les Éditions du Blé venaient d’être fondées dans l’Ouest canadien et ils cherchaient un recueil pour le publier. Vu que j’étais probablement la seule personne dans le milieu à ce moment-là à avoir écrit quelque chose, ils m’ont publié sans même de révision. Alors, ne vous étonnez pas si vous trouvez beaucoup de coquilles dans ce recueil (Rires). Ceci dit, cette aventure était formidable parce que tout est parti de là. Cette publication m’a lancé parce que pendant longtemps après, j’ai publié en moyenne un livre par année.  

Vous avez dit que vous étiez un peu introverti. Est-ce que l’écriture en général et la poésie en particulier représentent un exutoire pour vous ? 

Tout à fait. Lorsque j’étais jeune, je gardais mes émotions et mes sentiments en moi. Je me confiais à très peu de monde. Même pour mon premier texte publié à l’école, c’est un ami qui savait que j’écrivais qui est venu me chercher pour publier mon travail dans le journal de l’école. Lorsque le texte est sorti, ça m’a donné une espèce de visage public et j’ai aimé ça. Donc oui, en un sens, c’est la poésie qui m’a fait sortir de moi-même alors que c’est cette même poésie qui était un cocon protecteur pour moi. La poésie est ma première étape d’extériorisation, on peut dire ça.

Certains trouvent vos écrits difficiles à lire. Pourquoi, selon vous ?

Je pense que c’est parce que je travaille toujours avec plusieurs niveaux d’idées de langage. Et puis, il n’y a jamais une seule lecture d’un texte, on peut le faire, mais ce n’est pas ça qui va révéler l’essence du texte. Une fois, un auteur du Manitoba m’avait dit lors d’une de mes séances de lecture que j’allais dans tous les sens, mais que je revenais toujours au point central. Je pense qu’il avait vu juste. C’est ce que j’ai toujours fait involontairement dans mes livres. Je crois que tout fonctionne comme ça en moi.  

Paul Savoie à Toronto où il habite. Crédit image : ONFR+

Qu’est-ce qui est le plus dur à écrire, un roman ou un recueil de poésie ?

Le roman, sans hésitation, parce que, pour moi, écrire un roman est une vraie corvée. D’ailleurs, le seul qui a vraiment marché, je l’avais écrit avec quelqu’un d’autre. Mais je dois vous avouer une chose que je trouve étrange : je n’ai pas de problème à écrire un texte avec plusieurs personnages quand j’écris en anglais, mais en français, j’éprouve toute la difficulté du monde à écrire un roman. Je crois que je dois aller consulter un psy.

Non, non, ne changez rien. Vous avez reçu deux fois le prestigieux prix Champlain dont la dernière était en avril dernier. Est-ce que le sentiment de satisfaction et/ou de joie de le recevoir était moindre cette seconde fois au regard de la répétition ?

Non, parce que le premier, je l’avais gagné en 2012. À ce moment-là, j’ai comme l’impression que ce prix n’avait pas autant de portée qu’aujourd’hui. Ça existait, mais ça circulait moins bien que maintenant. C’est donc comme si c’était la première fois pour moi. Et puis, celui-là tombe très bien !  

Paul Savoie à Paris. Gracieuseté

Les Franco-Ontariens vous connaissent en tant qu’auteur, mais peu savent que vous êtes également musicien. Parlez-nous de votre musique ?

Je fonctionne dans ma musique comme je fonctionne dans mon écriture, c’est-à-dire avec beaucoup d’improvisation pour retrouver un noyau central, une structure fondamentale. Je m’assois par exemple devant un piano sans savoir où je vais, je joue une première note qui m’emmène à une autre jusqu’à arriver à cette structure fondamentale. Cette façon de faire est innée en moi.       

Les oreilles indiscrètes d’ONFR+ ont ouï dire que vous vouliez arrêter d’écrire pour de bon après ce dernier recueil intitulé Ce Matin, le même qui a gagné le prix Champlain 2022. Est-ce vrai ?

C’est vrai que je voulais arrêter. J’ai tout donné dans ce recueil, et je n’arrivais plus à justifier l’acte d’écrire. Je ne trouvais plus un contexte dans lequel ça avait encore un sens en moi. Ce sentiment a commencé avec la disparition de la revue culturelle franco-canadienne Liaison qui était un magnifique réceptacle de ce qui se fait en culture et en art francophone et où je contribuais régulièrement. C’est pour ça que je vous ai dit que ce deuxième prix Champlain tombait très bien, il m’a permis de sortir de cet état et de me rappeler que ce que je faisais avait du sens et que je faisais partie d’une communauté, j’avais besoin de le sentir. »


LES DATES-CLÉS DE PAUL SAVOIE :

1946 : Naissance à Saint-Boniface, au Manitoba

1960 : Début des études secondaires au Collège de Saint-Boniface

1974 : Publie son premier livre, Salamandre, aux Éditions du Blé

1994 : Premier séjour en Thaïlande. Il sera suivi de sept autres voyages dans ce pays

2010 : Devient directeur général du Salon du livre de Toronto

2022 : Lauréat du prix Champlain pour le recueil de poèmes Ce matin publié aux Éditions David

Chaque fin de semaine, ONFR+ rencontre un acteur des enjeux francophones ou politiques en Ontario et au Canada.

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