Brève histoire des bâtiments des sièges sociaux des conseils scolaires de langue française de l’Est

L'ancienne École Guigues d'Ottawa, qui abrita les locaux du siège social de la Commission des écoles séparées d'Ottawa de 1864 à 1959. Crédit image : Diego Elizondo, 2022.

Chaque samedi, ONFR+ propose une chronique sur l’actualité et la culture franco-ontarienne. Cette semaine, l’historien et spécialiste de patrimoine Diego Elizondo.

[CHRONIQUE]

OTTAWA – Il y a 25 ans, la communauté franco-ontarienne franchissait un pas de géant avec la création des 12 conseils scolaires de langue française, après quelque vingt ans de revendications. Retour dans sur l’histoire des bâtiments sièges sociaux des conseils scolaires de langue française de l’Est de l’Ontario actuels et ceux bilingues qui les ont précédés.

La commission des écoles séparées d’Ottawa : des sièges sociaux franco-ontariens

Fondée en 1856, la Commission des écoles séparées d’Ottawa (bilingue) a précédé la Confédération canadienne de 1867. Ce conseil scolaire fut l’un des rares en province où les Franco-Ontariens formaient la majorité en son sein et qui s’opposa probablement le plus vigoureusement contre le Règlement 17, avec à sa tête le militant Samuel Genest.

La désormais célèbre École Guigues où enseignaient les sœurs Béatrice et Diane Desloges et où a eu lieu la fameuse bataille des épingles à chapeaux était une école de ce conseil scolaire.

C’est d’ailleurs dans celle-ci (la plus spacieuse du conseil) que durant près d’un siècle, de 1864 à 1959, se trouvaient les bureaux du conseil scolaire.

En 1958, le conseil scolaire (toujours bilingue et où les Franco-Ontariens forment encore la majorité) se fait construire un bâtiment flambant neuf au 140, rue Cumberland pour héberger son siège social dans la Basse-Ville Ouest d’Ottawa.

Coupure de presse du 21 février 1959 du journal Le Droit au moment de l’ouverture du premier siège social en 95 ans de la Commission des écoles séparées d’Ottawa. Les plans de l’immeuble ont été dessinés par l’architecte franco-ontarien Roger Thibault. Source : Le Droit

L’immeuble est une réalisation d’un jeune architecte franco-ontarien à l’orée d’une fructueuse carrière dans l’architecture institutionnelle franco-ontarienne, Roger Thibault (1927-2019).

Au moment de la création du premier conseil scolaire de langue française d’Ottawa en 1988, le conseil scolaire catholique bilingue qui existait depuis 1856 est dissous et le bâtiment du siège social passe sous le giron du conseil catholique anglophone. Il sera démoli approximativement au milieu des années 2000.

Bien entendu, l’ancienne École Guigues est quant à elle protégée en vertu de la Loi sur le patrimoine de l’Ontario depuis 1980 et a été au cœur d’une âpre lutte patrimoniale pour sa survie avant de faire l’objet d’une reconversion réussie. J’en ai parlé dans une précédente chronique.

Le conseil scolaire d’Ottawa : un ancien siège social patrimonial menacé

Du côté public, le conseil scolaire anglophone logeait dans un bâtiment construit en 1922 selon les plans de William Caven Beattie (1886-1945), architecte-surintendant responsable des immeubles. Situé au 330, rue Gilmour, le siège social scolaire a également été l’hôte des réunions du conseil municipal d’Ottawa de 1931 à 1958.

Le conseil scolaire public devient bilingue en 1969 au moment où les premières écoles secondaires publiques de langue française sont fondées.

Tout ce qui a trait à l’éducation du palier secondaire et des adultes franco-ontariens d’Ottawa à partir de 1969 se trouvait dans ce siège social. Charlotte Lemieux, Eugène Bellemare, Gérard Lacombe ou Paul Bard y ont œuvré, notamment, tandis que le militant Gérard Lévesque y a fait plusieurs présentations pour réclamer un conseil scolaire homogène de langue française.

L’ancien siège social du Ottawa School Board/Conseil scolaire d’Ottawa, lequel fut bilingue de 1969 à 1988. Notez la panneau bilingue qui l’atteste. Crédit image : Emily Jung Essex,  »Building a Memory : Reactivating a Lineage of Community Life at Centretown’s 330 Gilmour Street », Carleton University, thèse de maîtrise en architecture, page 34. 

Au moment d’obtenir leur premier conseil scolaire francophone à Ottawa, en 1988, les francophones cessent d’utiliser le bâtiment. Ce dernier revient uniquement aux anglophones jusqu’au déménagement en 2001 vers un nouveau siège social, situé dans l’ouest de la ville d’Ottawa.

Depuis ce temps, le bâtiment est vacant et laissé à l’abandon. Étant donné sa grande précarité, l’ancien siège social du conseil scolaire se trouve sur la liste de surveillance des biens à valeur patrimoniale créée en 2016 par le Groupe de travail du maire de la ville d’Ottawa pour les questions d’ordre patrimoniales. La liste comprend des bâtiments jugés à risque en raison d’une négligence ou d’une dégradation.

Au fil des ans, plusieurs projets de reconversion du bâtiment n’ont jamais abouti. L’un des plus récents était d’y loger de façon permanente l’École élémentaire catholique Au-Cœur-d’Ottawa au sommet d’une tour résidentielle et commerciale qui serait construite sur une partie de l’ancien site du siège social du conseil scolaire.

L’an dernier, des citoyens ont déposé à la ville d’Ottawa une demande de désignation patrimoniale en vertu de la Loi pour le protéger.

1994 : des premiers sièges sociaux permanents

Comme je l’ai raconté dans une autre chronique, la réunion inaugurale du Conseil scolaire de langue française d’Ottawa-Carleton a eu lieu exceptionnellement à l’hôtel de ville de Vanier. À cette époque, il s’agissait d’un des deux premiers conseils scolaires francophones à être créés en Ontario.

Après cette réunion inaugurale, le siège social du Conseil scolaire de langue française d’Ottawa-Carleton s’est retrouvé dans des bureaux situés dans les nouvelles tours de la Place Blair, construites par l’entrepreneur Harold Shenkman à Gloucester.

Dévoilement de la plaque d’inauguration du premier siège social du Conseil scolaire de langue française d’Ottawa-Carleton en 1989. À gauche : Aurèle Lalonde, président du conseil plénier et à droite, Gilles Morin, député provincial de Carleton-Est. Crédit image : Université d’Ottawa, Centre de recherche sur les francophonies canadiennes (CRCCF).

La bisbille permanente entre les deux sections du conseil scolaire francophone (catholique et public) font en sorte qu’une collaboration entre tous devient impraticable au grand dam de ceux qui avaient rêvé ce conseil scolaire unique (et utopique), Maurice Lapointe en tête.

Ce climat malsain et la mise sous tutelle en 1991 par la province de la section publique en raison d’une mauvaise gestion financière font en sorte que le gouvernement n’a d’autre choix que de scinder le premier conseil scolaire francophone d’Ottawa en deux nouveaux conseils scolaires totalement indépendants l’un de l’autre. Ajouté au fait que les coûts des loyers étaient jugés trop élevés, on se mit à chercher de nouveaux locaux pour les sièges sociaux des deux nouveaux conseils divorcés.

L’ancienne École Genest devient le siège social d’un conseil scolaire

Dans le cadre d’une réorganisation des immobilisations scolaires de la région d’Ottawa qui implique tous les conseils scolaires (tant anglophones que francophones, publics comme catholiques), l’ancienne École Genest, située à Vanier et fermée depuis 1977, passe du giron catholique francophone à public francophone.

Construite en 1930 selon les plans du prolifique architecte régional Charles Brodeur (1871-1936), l’école a été nommée en l’honneur de Samuel Genest (1865-1937). Elle a subi un agrandissement de deux ailes en 1954 par l’architecte franco-ontarien Lucien Leblanc (1893-1966).

L’ancienne École Genest, située à Vanier. Siège social du Conseil des écoles publiques d’Ottawa-Carleton de 1994 à 1998, puis du Conseil des écoles publiques de l’Est de l’Ontario de 1998 à 2004.

C’est dans celle-ci que le siège social du Conseil des écoles publiques d’Ottawa-Carleton y élit domicile en 1994. Il y restera jusqu’en 2004.

Cette année-là, le Conseil des écoles publiques de langue française de l’Est de l’Ontario (CEPEO) déménage son siège social dans les premiers locaux de La Cité collégiale, dans le parc industriel d’Ottawa. Construits par l’entrepreneur Pérez, les locaux ont temporairement accueilli le premier collège francophone d’arts appliqués et de technologie de l’Ontario de son ouverture en 1990, jusqu’en 1995.

Quant au bâtiment de l’ancienne École Genest, il est redevenu depuis 2009 une école publique de langue française nommée Trille-des-Bois.

Choix controversés pour le nouveau siège social du conseil scolaire catholique francophone

En 1993, la section catholique du conseil scolaire de langue française d’Ottawa-Carleton décide de se faire construire un siège social sur un terrain qu’il possède déjà dans le village de Cyrville, en bordure de l’autoroute 417, soit celui de la cour de récréation de l’ancienne École Ste-Thérèse (construites en 1931) et du site de l’ancienne École St-Joseph (ouverte en 1953, selon les plans de l’architecte René Richard). Après avoir accueilli les premiers locaux du Centre franco-ontarien de ressources pédagogiques entre 1974 et 1976, les écoles fermées en 1973 ont été démolies en 1979.

Le quotidien Le Droit révèle en 1993 que le choix de l’architecte pour la construction du nouveau siège social du conseil scolaire catholique francophone sème la controverse.

La raison : un contrat accordé sans appel d’offres à une firme d’architectes anglophones. Cette façon de faire soulève bien des questionnements et surtout l’ire de l’architecte Roger Thibault, le même qui a dessiné les plans du siège social du conseil scolaire catholique précédent, en 1958! Dans les pages du journal Le Droit, il ne mâche pas ses mots.

Siège social du Conseil des écoles catholiques du Centre-Est depuis 1994. Lieu du premier dévoilement du Monument de la Francophonie de l’Ontario en 2006. Crédit image : Assemblée de la francophonie de l’Ontario.

Au même moment, les défenseurs du patrimoine franco-ontarien tentent désespérément de convaincre le conseil scolaire de loger son nouveau siège social dans l’ancienne École Guigues, fermée depuis 1979, laissée à l’abandon et qui se trouve dans une condition alarmante.

Malgré les critiques virulentes, le conseil scolaire ne déroge pas de son plan et le nouveau bâtiment de son siège social sera inauguré tel quel en 1994.

C’est devant ce siège social que le premier Monument de la francophonie de l’Ontario a été dévoilé, en 2006.

En 2010, Alain Fortin (1950-2009), le surintendant en immobilisation entre autres responsable du projet de construction de 1994 a été commémoré dans la toponymie alors qu’une école du conseil scolaire à Orléans a été nommée en son honneur.

À L’Orignal

Dans l’Est ontarien, le premier conseil scolaire de langue française, fondé en 1991, est catholique. Son siège social demeure inchangé de celui du Conseil des écoles catholiques de Prescott-Russell qui s’y trouvait depuis la fin des années 1970 à L’Orignal.

Le Foyer de Prescott-Russell, à L’Orignal, première résidence pour personnes âgées des comtés unis de l’Est ontarien, construite en 1906. Siège social scolaire catholique depuis la fin des années 1970, il est ensuite devenu le siège social  du premier conseil scolaire catholique autonome de langue française de l’Ontario, en 1991. Aujourd’hui, il sert de siège social du Conseil scolaire de district catholique de l’Est ontarien (CSDCEO). Crédit image : Patrimoine L’Orignal-Longueuil Heritage. (Avec permission). 

Construit par le gouvernement régional, cve bâtiment de 1906 fut la première résidence pour personnes âgées des Comtés unis de Prescott-Russell. Les plans du Foyer de Prescott-Russell furent dessinés par l’architecte de Kingston William Newlands fils. Elle fut agrandie et rénovée en 1954 par l’architecte Lucien Leblanc.

D’un bâtiment construit en 1906 à L’Orignal à celui des premiers locaux du Collège La Cité en passant par l’ancien site des Écoles Genest, Ste-Thérèse et St-Joseph de Cyrville, les sièges sociaux des conseils scolaires de langue française de l’Est de l’Ontario se sont élevés sur l’histoire qui la précédait.

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