Passer au contenu Passer au pied de page

Déclin du français au Québec : un danger pour tous les francophones ?

Temps de lecture : 5 minutes

Alors que la question du déclin du français au Québec soulève les passions ces derniers jours, y compris à Ottawa, ce recul annonce-t-il des jours sombres pour les francophones à l’extérieur de la Belle Province ? Des experts croient qu’un français fort au Québec est synonyme d’une francophonie canadienne en santé.

La question est d’actualité depuis que la députée libérale Emmanuella Lambropoulos a dit vouloir voir le déclin du français au Québec « pour le croire » et qu’un reportage du Journal de Montréal a soulevé des questions sur le français à Montréal et dans toute la province. Dans ce reportage, la journaliste s’était faite servir en anglais dans un commerce sur deux au centre-ville de la métropole québécoise.

Pour Frédéric Bérard, il faut être vigilant lorsque vient le temps de dire que la langue française décline au Québec.

« À un certain niveau, oui, il y a un déclin, à d’autres niveaux, non », pense le politologue de l’Université de Montréal. « Des chiffres de l’Office québécois de la langue française indiquent que 94 % des Québécois sont capables de soutenir une conversation en français. Je trouve ça bon et intéressant comme chiffres, surtout qu’ils sont stables (…) On devrait se baser sur des rapports officiels plutôt que des reportages semi-concrets. Mais il faut aussi être vigilant, ça va de soi. »

Pour ce dernier, les francophones en situation minoritaire doivent espérer que la province de huit millions d’habitants puisse préserver un fort niveau de français.

« Il y a un lien étroit entre les francophones hors Québec et ceux au Québec. Si le français plante demain matin au Québec, par la force des choses, la francophonie canadienne plante aussi nécessairement », soutient M. Bérard.

Pour Martin Normand, politologue à l’Université d’Ottawa, une réaction forte au déclin du français au Québec pourrait être un avantage pour le reste des francophones du Canada.

« Si le gouvernement provincial au Québec adopte des mesures plus énergiques pour freiner le déclin du français, ça peut rejaillir sur les communautés hors Québec. (…) Quand on parle d’y renforcer le français, on parle du même coup de renforcer le français au Canada. Et si le français est plus fort partout au Canada, ça renforce l’argument du Québec de rester dans le Canada et de vouloir demander plus du gouvernement fédéral en matière de droits linguistiques. »

L’expert de l’Université d’Ottawa croit que le mouvement anti-francophone pourrait gagner du terrain si le Québec tire de la patte.

« Ça pourrait nourrir le discours des personnes opposées au bilinguisme qui pourraient dire que si le français est en déclin au Québec, ça ne vaut pas la peine de le soutenir dans les autres provinces. »

Un Québec pro-francophone va aider

Élu en 2018, François Legault a depuis souvent prôné un redressement de la Loi 101 et de diverses mesures comme l’arrivée d’immigrants parlant la langue de Molière pour accentuer la place du français au Québec.

« Plus il y a une grande proportion de francophones au Québec, plus il va y en avoir qui vont quitter le Québec pour d’autres provinces et venir nourrir la francophonie canadienne pour diverses raisons. S’il y a une baisse aussi drastique du français au Québec, il faut alors considérer l’immigration dans le processus », explique la politologue Stéphanie Chouinard, du Collège militaire royal du Canada.

Un sondage Léger indiquait, la semaine dernière, que 58 % des répondants de 18 à 34 ans affirmaient qu’il n’est pas important de se faire aborder en français dans les boutiques du centre-ville, alors que 63 % des 55 ans et plus pensaient le contraire.

« C’est certain que s’il y a une prise de conscience qui est absente auprès de la jeune génération de Québécois, ça envoie des signaux assez peu encourageants à ceux hors Québec. Pour ceux-ci, se faire servir en français, c’est beaucoup plus politique que les Québécois, du fait que c’est le résultat d’une lutte de la part de leur communauté. Au Québec, ça va de soi de se faire servir en français », estime Mme Chouinard.

Les experts s’accordent pour dire qu’une baisse de divers phénomènes reliés à la francophonie au Québec n’a pas le même impact pour les francophones dans le reste du pays.

« Ce n’est pas interdépendant, ce sont deux phénomènes extrêmement distincts. Il y a une baisse minime progressive au Québec, alors que c’est fulgurant dans les communautés minoritaires francophones. Le taux d’assimilation est fulgurant. Donc, indépendamment de ce qui se passe au Québec, les phénomènes comme l’assimilation, l’intégration des communautés francophones et l’accès difficile à l’éducation en français sont des barrières qui n’existent pas au Québec », avance M. Normand.

La loi sur les langues officielles en sauveur ?

Dans les derniers jours, les conservateurs ont attaqué les libéraux et la ministre des Langues officielles, Mélanie Joly, lui demandant un projet de modernisation de la Loi sur les langues officielles d’ici la fin 2020. Est-ce la solution pour enrayer le déclin du français au Canada ?

La ministre du Développement économique et des Langues officielles, Mélanie Joly. Crédit image : Stéphane Bédard, Archives ONFR+

« Je pense que oui. J’avais présidé les consultations publiques sur la modernisation de la Loi sur les langues officielles à travers le pays et on est arrivé à la conclusion que le fédéral ne peut pas traiter les francophones hors Québec et les Québécois de la même façon. J’étais content de voir que ça faisait partie du discours du Trône. Il y a des choses qui sont très intéressantes. Est-ce que ce sera suffisant ? Ça sera à l’histoire de juger, mais je suis convaincu que c’est un pas dans la bonne direction », croit Frédéric Bérard.

Le NPD dépose une motion d’appui au français

En attendant, le sort du français continue de faire débat à Ottawa, cette semaine. Ce mercredi, à nouveau, de vifs échanges ont opposé le chef du Parti conservateur du Canada (PCC), Erin O’Toole, et son porte-parole aux langues officielles, Alain Rayes, au premier ministre, Justin Trudeau.

M. Rayes a demandé au chef libéral d’expulser sa députée, Emmanuella Lambropoulos, du comité permanent des langues officielles, alors que le chef conservateur a réitéré, sans plus de succès qu’hier, sa demande que le gouvernement libéral dépose un projet de modernisation de la Loi sur les langues officielles avant la fin de l’année.

Le député néo-démocrate, Alexandre Boulerice. Source : site internet Alexandre Boulerice/Crédit image : Bernard Thibodeau, House of Commons Photo Services

Une requête qu’appuie le Nouveau Parti démocratique (NPD). Jusqu’ici discret dans le débat, temps de parole limité oblige, le parti de Jagmeet Singh a également présenté et fait adopter une motion sans opposition afin « que la Chambre reconnaisse que la situation du français est toujours fragile, que l’usage du français est en déclin au Québec et au Canada et demande au gouvernement de s’engager à mettre sur pied un plan d’action en collaboration avec les provinces et les territoires afin de protéger et mieux promouvoir le français, au Québec et au Canada ».

Auteur de la motion, le député québécois du NPD Alexandre Boulerice précise à ONFR+ : « Les circonstances politiques s’y prêtent. (…) On a besoin de réaffirmer qu’une langue minoritaire est toujours fragile et qu’il faut faire attention à la situation du français. (…) On veut rappeler à l’ordre le gouvernement sur cette question pour qu’il investisse afin de défendre et de promouvoir le français au Québec et dans les communautés francophones de partout au pays. »

Cet article a été écrit avec la collaboration avec Benjamin Vachet

Vous aimez ? Faites-le nous savoir !
3+