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Départs à répétition chez les enseignants: une menace pour les francophones

OTTAWA – Anne-Marie* est actuellement enseignante au niveau élémentaire, dans une école francophone de l’Est ontarien. Passionnée par le métier, cette Franco-Ontarienne a pourtant décidé de quitter prochainement le domaine. Son exemple n’est pas isolé et contribue à aggraver encore davantage la pénurie dans le secteur qui a décidé de mener une étude.

«Ça fait quatre ans que j’enseigne. Quand j’ai été diplômée, on ne parlait pas encore autant de pénurie et j’ai donc dû faire de la suppléance. Pour ma première expérience, on m’a donné une classe d’élèves ayant des troubles du comportement. Je n’étais pas du tout formée pour le faire!»

Le second contrat d’Anne-Marie ne s’avère guère plus facile. «On m’a appelé à la dernière minute pour enseigner cinq matières différentes. Dans le métier, on appelle ça «des salades». Comme ça marche à l’ancienneté, ce sont souvent les jeunes diplômés qui les récupèrent. J’ai voulu relever le défi et me suis investie à 100 %.»

Mais un an après avoir finalement obtenu sa permanence, l’épuisement professionnel freine la carrière d’Anne-Marie.

«C’est arrivé de manière banale. Une personne dans une soirée m’a demandé si c’était dur d’enseigner. C’est comme si mon cœur s’est brisé! Plus je parlais, plus je comprenais que c’est inhumain ce qu’on demande à un enseignant. Je suis forte et capable, mais c’est impossible de bien faire son travail dans ces conditions!»

Des soirs et des fins de semaine à travailler, trop de pression, une vie personnelle devenue inexistante, des crises de panique… Après un passage chez le médecin, le diagnostic tombe.

Pas un cas isolé

Si après son arrêt maladie, elle est revenue à la suppléance espérant retrouver la passion, Anne-Marie s’est vite rendu compte que ce ne serait pas possible à long terme. Celle qui avait eu la piqûre de l’enseignement quittera donc le métier prochainement.

«Je voulais être un mentor pour les jeunes, faire une différence dans leur vie, les inspirer… J’avais tellement d’idées et de projets… Mais en fait, on nous paie juste pour leur dire quoi faire et les évaluer dans un environnement stressant et déprimant.»

Son cas ne serait pas isolé et du côté de la Fédération nationale des conseils scolaires francophones (FNCSF), comme des syndicats enseignants, on se dit conscient du problème.

Le président de l’AEFO, Rémi Sabourin. Gracieuseté: AEFO

«On entend tous les jours des cas comme celui-ci. Ce n’est pas la raison principale de la pénurie d’enseignants, mais c’est un problème. En 2016, 20 % des nouveaux enseignants n’avaient pas renouvelé leur carte à l’Ordre des enseignantes et des enseignants de l’Ontario après cinq ans», explique Rémi Sabourin, président de l’Association des enseignantes et enseignants franco-ontariens (AEFO).


«En éducation, on a tendance à toujours ajouter des tâches et à oublier d’en enlever» – Rémi Sabourin, président AEFO


Et pour ceux qui restent, la situation n’est pas toujours enviable.

«On m’a dit que je n’étais pas assez forte, que je n’étais peut-être pas faite pour ça… Je pense que c’est le contraire! C’est parce que je suis passionnée que je ne peux pas continuer dans ces conditions. Parce qu’avec le temps, la qualité de ce que tu fais diminue et que tu deviens plate», explique Anne-Marie. Et de poursuivre: «Dans la profession, c’est une honte de quitter. Mais combien y a-t-il de personnes en congés maladie? J’ai vu plusieurs de mes collègues développer des dépendances à l’alcool, au cannabis ou aux antidépresseurs pour tenir.»

Le président de l’AEFO confirme cette impression. «Les congés maladie sont en hausse et les problèmes de santé mentale aussi. Plus de 50 % des congés de longue durée sont liés à des questions de santé mentale.»

Étude en cours

À la demande de la FNCSF et de la Fédération canadienne des enseignants (FCE), la chercheuse de la Faculté d’éducation de l’Université d’Ottawa, Phyllis Dalley commence une étude pancanadienne pour déterminer les raisons qui poussent de nombreux enseignants nouvellement en poste à quitter la profession dans les cinq années suivant leur embauche.

«Ça fait quelques années qu’on voit certains quitter. On veut comprendre pourquoi et trouver des pistes de solution», explique le président de la FNCSF, Mario Pelletier.

Mario Pelletier, président de la FNCSF. Gracieuseté: DSFNE

Les résultats de l’étude devraient être connus l’été prochain et Mme Dalley cherche encore des candidats ayant quitté la profession, qu’elle invite à la contacter.

«C’est un phénomène qu’on observe partout à travers le pays et on manque de données qualitatives pour comprendre les raisons, car il est difficile de trouver des candidats une fois qu’ils ont quitté. Ce qui m’intéresse le plus, c’est de savoir si le fait de travailler en contexte minoritaire a un impact sur le choix de quitter la profession ou d’aller en immersion ou au Québec, par exemple.»

Satisfait de cette étude, M. Sabourin juge qu’il est temps de remettre l’enseignement au premier plan.

«Aujourd’hui, on se base beaucoup sur les données. C’est une surprise pour beaucoup de jeunes enseignants qui sont venus vers la profession pour les élèves et la pédagogie. Ils deviennent des statisticiens! Il faut trouver un juste milieu et refaire confiance à l’enseignant qui reste l’expert.»

*La personne interrogée par ONFR+ a requis l’anonymat. Nous avons donc changé son prénom.

 


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