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« Faire plus de tests n’est pas forcément la solution », insiste une microbiologiste

Temps de lecture : 4 minutes

[ENTREVUE EXPRESS]

QUI :

Microbiologiste et spécialiste des virus respiratoires à l’Hôpital Sunnybrook de Toronto, la Dr Samira Mubareka étudie de très près le génome du SARS-CoV-2, l’agent pathogène à l’origine de la COVID-19.

LE CONTEXTE :

Avec une projection à 1 000 cas quotidiens d’ici une dizaine de jours, la pandémie amorce une seconde vague qui préoccupe la santé publique provinciale. Pour l’endiguer, le gouvernement mise sur une montée en puissance de sa capacité de test. La barre des quatre millions a été franchie.

L’ENJEU :

Une escalade de la transmission communautaire pourrait conduire à une nouvelle saturation des hôpitaux, une seconde hécatombe dans les foyers de soins de longue durée et, en bout de course, un reconfinement de la province.

« Cette deuxième vague sera-t-elle plus puissante ou plus longue que la première ?

C’est impossible à prédire. Ça peut durer tout l’hiver. Ça peut durer jusqu’à l’été prochain. Tout dépendra de comment on réagit maintenant.

Quelles sont les priorités pour en limiter ses conséquences ?

La priorité numéro un est de s’assurer que les gens ne se rassemblent pas en grand nombre. Deuxièmement, c’est la distance physique et le port du masque. Troisièmement, c’est de continuer à travailler sur le virus, car on est toujours en train de réagir, mais on doit vraiment comprendre ce virus pour cibler nos actions dans la recherche d’un vaccin et dans la prise de décision en santé publique.

Quel comportement va adopter le virus avec l’arrivée de l’hiver ? Que sait-on de son évolution, sa saisonnalité et sa contagiosité ?

À la suite d’une petite mutation dans la protéine qui s’attache au récepteur humain, le virus s’est répandu plus vite qu’au début de la pandémie. Nos données préliminaires montrent qu’il est plus contagieux, mais pas plus sévère. Ça reste un virus stable sans grandes mutations, car on n’exerce encore peu de pression sur lui : la majorité des gens étant complètement susceptibles, il est moins motivé à se changer.

Un virus stable, c’est plutôt une bonne nouvelle pour trouver un vaccin efficace ?

Exactement. Mais ça sera très important de continuer à le surveiller quand on administrera le vaccin pour voir si des mutants ne s’évadent de la réaction immunitaire de l’hôte. Pour l’instant, on ne peut pas spéculer sur son taux de mutation.

L’arrivée de la grippe saisonnière va-t-elle compliquer la tâche de la Santé publique ?

Ça va rendre plus difficile l’identification de la COVID-19, car les symptômes sont proches, mais on espère que, dans le même temps, les mesures mises en place contre la COVID-19 atténuent la transmission de la grippe et que les hôpitaux qui se battront sur les deux fronts seront un peu soulagés. Sur le plan biologique, on ignore encore si les gens co-infectés auront des formes d’infection plus sévères. Il faut se faire vacciner. Si on arrive à réduire les cas de grippe, on va aussi réduire la dépendance sur le dépistage.

Se faire vacciner contre la grippe nous protègera-t-il mieux de la COVID-19 ?

Directement, non, car ce sont des virus très différents. Les antigènes que l’on met dans le vaccin de la grippe sont complètement différents du coronavirus. Par contre, quand on se fait vacciner, on peut développer une réponse immunitaire naturelle, moins spécifique. C’est quelque chose qu’on a hâte d’observer avec les premières vaccinations pour savoir si cela a une incidence sur les taux de COVID-19.

La province a généralisé le port du masque obligatoire dans les lieux publics à Toronto, Peel et Ottawa. Faut-il aller plus loin ?

Il faut être plus agressif que les réponses qu’on a vues dans d’autres pays, mais il faut penser à des réponses de long terme, durables, car le virus est là pour longtemps. On a plein de données qui nous disent que les masques fonctionnent. C’est devenu quelque chose d’acceptable chez les adultes et les enfants, et préférable à une fermeture complète des écoles, par exemple. Les mesures qu’on met en place doivent prendre en compte les effets sur la société, la santé mentale et l’économie.

Dr Samira Mubareka. Crédit image : Kevin van Paassen/Sunnybrook Health Sciences Centre

Les lieux de transmission communautaire sont pointés du doigt. Est-ce suffisant de fermer les bars et les restaurants à minuit ? Faut-il envisager leur fermeture totale, voire revenir à l’étape 2 ?

Moins on contrôlera le virus et plus vite on se rapprochera de l’étape 2. On veut tous éviter ce retour en arrière. La solution pourrait être un slow-burn, c’est-à-dire non pas une fermeture généralisée, mais agir vite et de façon ciblée : fermer certaines places, pour une certaine période, dans certains quartiers. Une fermeture limitée dans le temps et l’espace.

Redoutez-vous une nouvelle hécatombe dans les foyers de soins de longue durée ?

Ces résidences sont toujours des lieux à plus haut risque où il y a des éclosions. On a mis des mesures en place. Est-ce qu’on peut faire plus ? Je crois que oui, mais c’est très difficile d’éliminer complètement le risque. Ça va prendre du temps de renforcer et de suivre les meilleurs protocoles. Il faut y faire des inspections. Si on n’est pas impliqué, on risque de revenir en arrière.

La province s’est fixé un nouvel objectif de tests quotidiens : 50 000. Est-ce une bonne chose ?

Faire plus tests n’est pas forcément la solution. On voit des gens à très faible risque aller se faire tester, créant de longues lignes d’attente qui découragent les gens à plus haut risque. Le système est chargé par des dizaines de milliers de tests en attente de résultat. On perd notre efficacité et celle de l’application COVID-19, car on attend trop longtemps. Si on augmente la capacité des laboratoires et les centres d’évaluation, il faut être capable d’augmenter notre capacité de traçage et d’intervention pour ne pas gaspiller ces données.

Les tests salivaires et antigéniques utilisés dans d’autres pays semblent plus rapides, mais moins fiables. Sont-ils pertinents ?

C’est important de ne pas compromettre la qualité du test par la rapidité. Techniquement, il n’y a aucune raison de ne pas mettre au point un test efficace et rapide. Il faut avoir une validation robuste. Mais encore une fois, un test rapide est excellent s’il est relié à l’intervention en santé publique.

Les cas positifs détectés chez les élèves et le personnel scolaire vous préoccupent-ils ?

C’est une balance qu’on doit faire entre l’éducation, la santé mentale pour les enfants et le risque qu’on est prêt à courir. Il faut accepter un certain niveau de risque. On peut le réduire, mais jamais vraiment l’éliminer. »

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