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Faut-il avoir peur des anglicismes ?

Temps de lecture : 4 minutes

Pourquoi utilisons-nous des anglicismes ? D’où viennent ces emprunts à la langue anglaise ? Et faut-il s’en inquiéter pour l’avenir de la langue française ? ONFR+ a interrogé trois experts sur la question.

La scène avait beaucoup fait réagir. Dans un extrait du documentaire Denise au pays des Francos, diffusé à l’émission Tout le monde en parle, Denise Bombardier reprend un jeune Franco-Ontarien lorsqu’il parle de l’importance pour le Québec de « supporter » les francophones en milieu minoritaire. Elle lui fait remarquer qu’il s’agit d’un anglicisme, preuve irréfutable, selon elle, d’un mauvais usage de la langue française en milieu minoritaire.

« Les puristes pensent que cela dénature la langue française, mais les sociolinguistes sont plus objectifs. Il pourrait y avoir un impact sur la qualité, mais à très long terme », explique pourtant Pierre Cardinal, docteur en linguistique de l’Université de Paris-Sorbonne et professeur retraité de l’Université du Québec en Outaouais.

Les préjugés ont la vie dure, estime Shana Poplack, professeure et détentrice de la Chaire de recherche du Canada en linguistique à l’Université d’Ottawa. Également directrice du Laboratoire de sociolinguistique, elle a étudié de près la question.

« Nous avons mesuré l’incidence des anglicismes sur le français dans la région de la capitale nationale. Jusqu’ici, l’examen empirique de 3,5 millions de mots tirés d’enregistrements du parler spontané d’un échantillon aléatoire de francophones a révélé que bien moins d’1 % des mots employés sont des anglicismes », assure-t-elle.

« Les opinions du public sur le sujet ne résistent pas à l’épreuve de la science. C’est surtout que quand on en entend un, on pense en avoir entendu 100 000 ! »

Différents types d’anglicismes

Car il y a différents types d’emprunt à la langue anglaise. Il y a ceux qui sont habituels, rentrés dans le langage commun sans crier gare, comme « cool », « fun » ou « tennis » par exemple, d’autres qui sont culturels, comme « yoga » ou « sushi », et enfin, certains spontanés qui souvent ne résistent pas à l’épreuve du temps.

André Racicot, qui a travaillé pendant 30 ans au Bureau de la traduction et qui enseigne aujourd’hui à l’Université d’Ottawa, s’est beaucoup intéressé à la question.

« Là où c’est fâcheux, c’est quand le mot existe en français, mais qu’on préfère utiliser l’anglais pour paraître plus moderne. Le terme « sniper », par exemple, a complètement délogé celui de « franc-tireur » alors que ça veut dire la même chose. »

Il y a aussi les calques syntaxiques, qui consistent à faire une phrase en français avec une tournure anglaise.

« Ça préoccupe beaucoup de monde, mais il y en a très peu en fait », nuance pourtant Mme Poplack. « Et des fois, les formules peuvent laisser penser que c’est calqué sur l’anglais alors que ça correspond à d’autres formes de français, comme lorsqu’on dit « La fille que je sors avec ». »

Qui en utilise le plus ?

Mais l’inquiétude demeure encore chez certains et le sujet déchaîne les passions. Il suscite également des débats pour savoir qui en utilise le plus entre le Québec et la France, les francophones en milieu minoritaire et les Québécois…

« En France, les anglicismes ne mettent pas en péril la langue française, d’autant que certains mots anglais utilisés là-bas sont inventés et ne veulent strictement rien dire en anglais, comme footing ou pressing… C’est agaçant, mais marginal. Au Canada, on en utilise davantage, c’est évident », estime M. Racicot.

Mme Poplack est moins catégorique.

« Personne ne sait où il y en a le plus. Pour le savoir, il faudrait être capable de tous les répertorier. »

Un phénomène naturel

Faut-il craindre l’impact de ces emprunts ? Mme Poplack ne le pense pas.

« L’emprunt à une langue est un phénomène absolument naturel et universel. Dans une communauté bilingue comme la nôtre, le contraire serait même anormal. »

Et selon M. Cardinal, la situation aurait même tendance à s’améliorer, notamment grâce au travail de l’Office québécois de la langue française.

« Ça a permis de franciser la terminologie. Avant, un ouvrier canadien-français utilisait beaucoup plus d’anglicismes, car c’étaient les seuls termes qu’il connaissait. Aujourd’hui, la langue s’est désanglicisée. »

Il juge toutefois légitime de s’inquiéter.

« On est une toute petite communauté à la grandeur de l’Amérique du Nord. Il y a une crainte de perdre sa langue. En France, il y a moins de prévention, car il n’y a pas le même sentiment d’invasion. »

En novembre, l’Académie française est toutefois montée au créneau contre le « franglais », dénonçant « l’invasion des termes anglo-saxons » et la « détérioration qu’ils entraînent de sa syntaxe ».

Différents selon les pays

Ce ne sont pas les mêmes termes qui sont utilisés partout. Si le Canada comme la France parlent le français, on dira « stationnement » ici, mais « parking » de l’autre côté de l’Atlantique.

« On ne sait pas pourquoi on utilise à certains endroits certains anglicismes et pas d’autres », reconnaît Mme Poplack.

La raison pour laquelle on emprunte à l’anglais est, en revanche, plus facilement explicable, estime M. Racicot.

« Le français a toujours emprunté des termes à d’autres langues, comme à l’italien, par exemple, à l’époque de la Renaissance, ce qui était décrié à l’époque. Depuis les 19e et 20e siècles, la montée en puissance des États-Unis a conduit à emprunter davantage à l’anglais, car la culture américaine est omniprésente. »

Quelle solution ?

Faut-il dès lors accepter sans sourciller l’utilisation des anglicismes ?

« Ce serait dangereux de l’accepter sans rien dire », estime M. Racicot. « Mme Bombardier a été arrogante dans sa manière de faire. Elle semblait dire : assimilez-vous ! Elle a manqué d’empathie et c’est la pire chose à faire. Mais cela ne veut pas dire qu’on doit laisser faire et valider les dialectes comme des langues. Le québécois n’est pas une langue, c’est un dialecte ! Il faut enseigner le bon français et reprendre la personne quand il y a clairement une erreur, car beaucoup de gens ne se rendent même plus compte quand ils utilisent un anglicisme, comme lorsqu’on dit « ne pas prendre de chance », par exemple. »

Mais pour Mme Poplack, le risque n’est pas tant l’utilisation des anglicismes que le manque d’usage du français.

« Il faut parler la langue et multiplier les occasions de le faire, sans être repris tout le temps. »

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