Société

Faux Autochtones, une longue histoire de marginalisation

Les communautés autochtones réclament des mesures concrètes pour protéger leur identité et leurs droits. Canva

Se dire Autochtone sans l’être : une pratique encore trop répandue, selon des leaders comme Michèle Audette, Robert-Falcon Ouellette et Darren Sutherland. Ils dénoncent une appropriation qui détourne bourses, postes et reconnaissance, et s’ajoute aux blessures laissées par un siècle de discriminations.

« Notre identité nous a été arrachée à plusieurs reprises : par les pensionnats, par la Loi sur les Indiens, par les placements forcés d’enfants. Tout cela a contribué à nous couper de notre langue et de notre culture », rappelle Michèle Audette, sénatrice autochtone.

Aujourd’hui, dit-elle, il faut dénoncer et sanctionner toute forme d’usurpation de l’identité autochtone.

« Pour moi, c’est criminel. L’usurpation d’identité, c’est un crime, un vol. Les personnes qui font de fausses déclarations doivent être sanctionnées. »

Des icônes contestées

Régulièrement des cas suscitent le débat. On cite parmi les plus polémiques celui de l’écrivain Joseph Boyden ou encore la chanteuse Buffy Sainte-Marie. Certains pointent aussi la figure de James Gladstone (1887-1971), considéré comme le premier sénateur autochtone du pays et dont le buste en bronze est exposé au Sénat. 

« Pendant longtemps, moi aussi je pensais que James Gladstone appartenait à une Première Nation. Mais une collègue sénatrice m’a expliqué qu’il ne l’était pas. Depuis, chaque fois que je passe devant sa statue au Sénat, je la salue autrement », confie Michèle Audette.

La sénatrice innue Michèle Audette dénonce l’usurpation de l’identité autochtone, qu’elle qualifie de « crime et de vol ». THE CANADIAN PRESS/Spencer Colby

On cite également la polémique de l’ancien ministre des Langues officielles et de l’Emploi, Randy Boissonnault, qui a été interpellé sur des propos contradictoires concernant son identité autochtone.

Pour Michèle Audette, elle-même née d’un père québécois et d’une mère innue, les répercussions sont graves :  « Certaines personnes bâtissent une carrière académique, scientifique ou artistique sur une fausse identité. Elles obtiennent des prix, des postes, des bourses ou des places réservées en médecine ou en droit, au détriment de ceux qui ont la véritable identité autochtone. On leur vole littéralement leur place. »

Cri d’origine, l’ancien député fédéral Robert-Falcon Ouellette abonde dans le même sens : « Quand une personne non autochtone prend la place d’un véritable Autochtone, elle prive la communauté d’une voix authentique. »

Professeur agrégé à la Faculté d’éducation de l’Université d’Ottawa, Robert-Falcon Ouellette, évoque le suicide de son amie, la chanteuse inuite Kelly Fraser, qui a souffert d’un trouble de stress post-traumatique pendant plusieurs années après avoir connu une enfance bouleversante et vécu le racisme ainsi que la cyberintimidation.

« Je me demande si elle serait encore en vie si on lui avait donné toute la reconnaissance méritée », s’interroge M. Ouellette. 

Robert-Falcon Ouellette, professeur à l’Université d’Ottawa, met en garde contre les carrières bâties sur des identités autochtones usurpées. Photo : Sandra Padovani/ONFR

Un héritage de lois discriminatoires

Ces pratiques d’appropriation ne surviennent pas dans le vide. Elles s’ajoutent à une histoire déjà marquée par des discriminations systémiques, rappelle Darren Sutherland, responsable de l’engagement communautaire au Bureau des affaires autochtones de l’Université d’Ottawa.

« Avant 1965, une personne des Premières Nations perdait son statut si elle allait à l’université. Avant 1985, une femme autochtone qui avait un enfant avec un homme non autochtone perdait aussi son statut, et ses enfants n’avaient aucun droit. Ces lois ont laissé de profondes cicatrices dans nos familles et nos communautés », témoigne-t-il. 

Lui-même Cri et autochtone urbain, il raconte son désarroi en découvrant que des figures qui l’avaient inspiré étaient elles-mêmes contestées.

« Le premier livre écrit par un Autochtone que j’ai lu, c’était un ouvrage de Thomas King. Et la première personne que j’ai vue à la télévision et qui me ressemblait, c’était Buffy Sainte-Marie. Quand j’ai appris que leurs identités autochtones étaient mises en doute, cela m’a profondément troublé », confie-t-il.

Darren Sutherland souligne que le système reste vulnérable. « Il y a dix ou vingt ans, il suffisait de cocher une case sur un formulaire. Aujourd’hui, les universités exigent souvent des cartes de statut émises par le gouvernement. Mais certains organismes non reconnus vendent encore de fausses cartes, et des employeurs les acceptent parfois faute de mécanismes fiables », affirme-t-il.

Il nuance toutefois : certaines personnes, coupées de leur communauté par les pensionnats, les adoptions forcées ou les lois discriminatoires, ont le droit de se reconnecter à leur culture.

« Ce qui est dangereux, c’est quand des gens disent : ‘Je suis Algonquin, c’est génial’, sans comprendre la triste réalité coloniale que nous avons traversée. Comme le disait un ami : Tout le monde veut être autochtone, mais personne ne veut vivre comme un Autochtone », souligne Darren, lui-même, premier de sa famille à accéder à l’université.

Darren Sutherland rappelle que l’usurpation d’identité s’ajoute à des décennies de discriminations systémiques. Gracieuseté

Pour Robert-Falcon Ouellette, l’identité autochtone ne se définit pas par une généalogie remontant à trois siècles, mais par des relations vivantes. Il soutient que « l’identité autochtone n’est pas qu’une affaire d’ancêtres d’il y a 300 ans. Elle repose sur la communauté, les liens familiaux, la participation aux rites et aux traditions ».

Il invite ceux qui ont un héritage lointain à se présenter comme alliés plutôt qu’Autochtones. « Il vaut mieux dire ‘je suis un allié’ que de prétendre être Autochtone et prendre la place de quelqu’un d’autre », suggère-t-il.

Exiger des preuves

Mme Audette, elle, dénonce le manque de cohérence du système. « On me dit souvent : ‘On ne peut pas exiger de preuves, ce serait contre les droits de la personne.’ Pourtant, pour d’autres programmes, on demande des documents officiels, comme un passeport ou un certificat de citoyenneté », s’indigne Mme Audette.

Elle appelle ainsi à appliquer ce principe pour les Premières Nations, les Métis ou les Inuits pour démontrer tout lien à une nation ou à une communauté.  « Sinon, on ouvre la porte à des abus », met-elle en garde.