Geneviève Trilling, gardienne des arts francophones en Ontario
[LA RENCONTRE D’ONFR]
Responsable des arts francophones au Conseil des arts de l’Ontario (CAO), Geneviève Trilling est elle-même riche d’un passé artistique aux mille détours et contours. Tour à tour comédienne, danseuse, projectionniste ou encore modèle vivant, elle connait ainsi intimement les réalités de la vie d’artiste et les coulisses des milieux culturels; un atout précieux à la tête du département qui pilote les demandes de subventions des projets artistiques en français.
« Qu’est-ce que ça a représenté pour vous de grandir à la fois Française et Québécoise, et quel rôle cela a-t-il joué dans votre dynamique familiale?
Ma mère est québécoise et mon père français, et je suis l’aînée de six enfants, un rôle clé dans la fratrie. J’ai toujours un peu servi de troisième parent. De la Bretagne où je suis née, nous avons déménagé dans les Alpes françaises alors que j’avais 12 ans, un virage marquant pour toute la famille. Mon père est un fanatique de ski.
Nous avons toujours gardé un ancrage québécois, que ce soit avec les recettes de cuisine de ma mère, ou par le biais de liens étroits avec mes grands-parents et ma famille maternelle. Mais c’est seulement plus tard, en tant que jeune adulte, que j’ai emménagé au Canada.

Qu’est-ce qui vous a amenée à travailler au service des arts ?
L’art a toujours été très présent dans ma famille, tout le monde jouait d’un instrument de musique et ma mère faisait de la peinture par exemple. Moi-même, je jouais du piano au conservatoire en France et je pratiquais le patinage artistique, incluant de la danse. J’ai d’ailleurs participé à la cérémonie d’ouverture et de clôture des Jeux olympiques d’Albertville en 1992.
De mon background en informatique, j’ai tout lâché en 2002 pour une reconversion professionnelle théâtrale à Toronto. Je me suis inscrite au programme danse, chant et jeu de deux ans au Théâtre musical à l’Académie Randolph.
Quelles ont été les grandes étapes de votre parcours professionnel dans la culture?
Entre 2002 et 2010, j’étais comédienne à la pige, je connais donc très bien la réalité des artistes qui font des demandes de subventions. D’ailleurs, au Conseil des Arts, tout le monde a été dans le secteur. Pour devenir responsable d’un département, il faut connaitre l’expérience du terrain.

Sur cette même période, j’ai travaillé à l’Office national du film, j’ai même été projectionniste durant les festivals. J’ai aussi longtemps posé comme modèle vivant pour nombre de cours de dessin. En tant qu’artiste, on tend à multiplier les missions en même temps pour pouvoir en vivre.
Par la suite, j’ai remplacé la directrice culturelle à l’Alliance française entre 2009 et 2011, ce qui m’a davantage ouvert aux cercles culturels francophones. Par la suite, j’ai décroché un poste en financement privé au Théâtre français de Toronto, une expérience charnière qui m’a menée à mon poste actuel au CAO, dès 2016.

Durant votre carrière de comédienne, y a-t-il eu une expérience particulièrement marquante ?
J’ai monté une pièce de théâtre dans le cadre du SummerWorks Performance Festival sur la base d’un livre en anglais que j’ai fait traduire, « Je serai toujours là pour te tuer ». Mettant en scène un duo, féminin et masculin, je jouais le lead féminin dans la version anglaise et française et c’est ainsi que j’ai rencontré mon conjoint, qui lui était l’acteur de la version francophone.

En quoi consiste votre rôle de responsable du département des arts francophones ?
Je gère les programmes dédiés aux francophones, conçus pour soutenir la création, la production et la diffusion. Musique, théâtre, littérature… Le but principal est de vitaliser le secteur des arts en français. Ma connaissance du milieu et mon réseau me sont précieux dans ce rôle.
Je forme également les comités d’évaluation qui attribuent les subventions. Pour ce faire, nous regardons trois aspects principaux : le mérite artistique, l’impact et la viabilité. Au niveau du fonctionnement, il y a des enveloppes réservées par discipline, mais aussi à l’échelle des organisations, pour aider leur fonctionnement, et à l’échelle de projets individuels précis.
Notre département, qui est presque son propre petit conseil des arts au sein du CAO, reçoit une centaine de demandes par an. Mais les artistes francophones ont aussi l’opportunité de candidater à des subventions de programmes généraux si le français n’est pas au cœur de leur œuvre, des arts visuels par exemple, contrairement à la littérature ou au théâtre uniquement fondés sur la langue française.

Selon vous, en quoi est-ce important de vitaliser les arts francophones dans un contexte minoritaire en Ontario ?
Si on n’y met pas des moyens, pour une certaine présence et une visibilité, on risque de perdre cette scène. Il y a aussi tout un aspect culturel et folklorique propres au français. Avoir des pièces de théâtre, des évènements auxquels on peut se rendre où les choses se passent en français permet de garder la langue vivante.
Par ailleurs, plus il y a aura d’exemples d’artistes francophones qui ont du succès, plus cela inspirera les jeunes. Mais pour ça, il faut pouvoir les garder, pour ne pas avoir une fuite au Québec, là où ils ont une plus grande audience. C’est pour ça qu’il faut leur donner la chance de réussir en Ontario.

Le PDG du CAO, Michael Murray, avait publiquement déclaré que le budget dédié à la francophonie a atteint des records. De quel montant parle-t-on ?
Il y a en effet eu un effort fait pour protéger les budgets réservés aux arts franco-ontariens pour que ce secteur continue de se développer, là où d’autres secteurs ont essuyé des baisses. On a aussi bénéficié de fonds fédéraux à cet effet sur quatre ans.
Le total du budget de 2025 pour les arts francophones est monté à 4 millions contre environ 3 millions auparavant. Sont aussi compris dans cette augmentation, les divers partenariats et évènements qui ont eu lieu pour la francophonie.

En 2023, ONFR avait été alerté d’une coupe suspectée de 10 millions de dollars au Conseil des arts de l’Ontario, puis le gouvernement s’était rétracté. Comment le budget a-t-il évolué depuis ?
Le budget du CAO n’a pas été augmenté depuis 2009, soit 60 millions de dollars. Il faut savoir qu’en 2018, avant le changement de gouvernement, on nous avait promis une augmentation de 5 millions par an pendant 4 ans, soit 20 millions au total. On avait budgétisé nos subventions au prisme de ce nouveau financement. Et en novembre, on nous a coupé l’herbe sous le pied, en nous disant que nous ne recevrions pas la somme en question. Il a donc fallu rétropédaler.
Comment vous adaptez-vous à cette stagnation du financement ?
Dans le milieu des arts, tout le monde est résilient et créatif pour trouver des solutions, mais cela finit par vous rattraper à un moment donné de devoir faire plus sans plus de moyens.
On a de moins en moins de personnel pour faire des économies, mais le coût de la vie a augmenté donc les budgets ne sont plus représentatifs. Les prix de fonctionnement augmentent pour nous et les demandes de subventions augmentent, plus de 30 % depuis la pandémie, d’autant que les coûts de production ont augmenté pour les artistes. Il faut que cela soit pris en compte. »
LES DATES-CLÉS DE GENEVIÈVE TRILLING :
1975 : Naissance le 19 mars à Rennes, en France, d’une mère québécoise et d’un père français.
1996 : À l’âge de 21 ans, déménagement à Montréal pour sa maitrise en informatique à Concordia.
2002 : Changement d’orientation, Geneviève arrive à Toronto et se lance dans une école de théâtre.
2009 : Sur les planches, elle rencontre son conjoint, qui sera plus tard le père de ses deux enfants.
2016 : Elle rejoint le Conseil des arts de l’Ontario, avant d’en devenir, en 2020, la responsable du département des Arts francophones.