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Incubateurs francophones : des alliés devenus concurrents sur fond de financement public

Temps de lecture : 5 minutes

TORONTO – Ce qui devait être un projet commun a tourné au fiasco au cours de l’été dernier : deux organisations majeures de l’économie franco-ontarienne, le Conseil de coopération de l’Ontario (CCO) et la Société économique de l’Ontario (SÉO), ont rompu leur partenariat pour faire cavalier seul sur leur projet d’incubateur d’entreprise francophone. Plusieurs acteurs de la communauté s’inquiètent, en coulisse, d’une atmosphère de concurrence et de course aux financements publics qui pourrait être préjudiciable au succès des entrepreneurs en démarrage.

Pas moins de quatre incubateurs d’entreprise francophone sont sur les rails. La SÉO a ouvert sa structure virtuelle et provinciale, le 3 novembre. Le CCO accompagnera sa première cohorte en janvier à Toronto, ville aussi convoitée par le Collège Boréal, qui se lancera le sien l’année prochaine, et l’UOF, qui a reçu 1,9 million de dollars pour créer un carrefour des savoirs et de l’innovation, incluant un incubateur.

Ce que l’on sait moins, c’est que le projet SÉO-CCO était à l’origine un seul et même projet. Mais les deux organisations ont rompu les amarres il y a quelques mois en arrière, en partie pour des raisons de vision divergente et d’argent public. Le gouvernement de l’Ontario a débloqué 1,5 million de dollars pour les entreprises franco-ontariennes dans son dernier budget, dont une partie devait servir à appuyer la création d’« un » incubateur, et non deux.

« Pourquoi travailler en parallèle ? C’est une question que je me pose », glisse Julien Geremie. Le directeur général du CCO affirme que la SÉO lui avait proposé de prendre en main le projet. Mais tout aurait dérapé au cours de l’été dernier.

Julien Geremie, directeur général du CCO. Archives ONFR+

« La SÉO faisait partie de ce parcours jusqu’à tout récemment », révèle-t-il. « C’est un peu dommage qu’ils décident de partir sur une tangente lorsqu’on avait une main tendue de notre côté pour le faire ensemble, mais c’est leur choix d’organisation. Ils voulaient, à un moment donné, nous faire une lettre pour nous dire qu’on allait avoir le lead là-dessus. On a refusé. Pour moi, la parole donnée est suffisante. On connaît la suite des événements. »

Le président de la SÉO assure au contraire qu’il n’y a jamais eu de projet commun sur ce point à Toronto, contrairement à Hamilton où un préincubateur francophone est né d’un partenariat entre les deux organismes.

« On n’a pas changé d’avis », affirme Denis Laframboise. « Quand le gouvernement provincial a annoncé le projet en mars dernier dans son budget, on a eu des discussions et on s’est positionné pour avoir quelque chose de provincial. »

Toronto, terrain de compétition à quatre joueurs ?

À Toronto, les deux organisations vont se livrer concurrence dans le même bassin de candidats puisque toutes les deux veulent attirer des entrepreneurs, sans distinction de statut individuel, collectif, lucratif ou social. Comment les entrepreneurs vont-ils s’y retrouver ? « C’est l’entrepreneur qui va décider où il veut aller et choisir entre le nôtre à 140 $ et celui du CCO à 2 200 $ », tranche M. Laframboise.

« L’incubateur du CCO est uniquement à Toronto en présentiel avec des coûts plus élevés, alors que nous, on est provincial et on veut aller vers quelque chose de national. » Selon lui, les subventions ontariennes, dont 50 000 $ obtenus du PAFO, ne seraient pas à l’origine de sa dissociation du CCO.

« On n’a pas l’impression, à ce stade, que notre partenaire veut aller plus loin dans la collaboration », soupèse M. Geremie. « On aurait pu aligner nos cartes et faire les choses ensemble avec un impact beaucoup plus fort mais, malheureusement, ce n’est pas le CCO qui décide pour tout le monde. »

Denis Laframboise, président de la SÉO. Crédit image : Rudy Chabannes

Son incubateur est adossé au soutien de la Caisse Desjardins Ontario qui a investi 100 000 $ dans des bureaux flambant neuf au cœur de Toronto. Le jour de l’inauguration, après son discours sur l’ouverture du « premier incubateur francophone hors Québec », le directeur général de la Caisse, William Boucher, est tombé des nues en apprenant qu’un autre projet existait. Il n’était pas au courant que la SÉO venait d’en faire l’annonce quelques jours avant, fort d’un soutien cumulé fédéral-provincial-RDÉE Canada de plus de 550 000 $.

« C’est difficile pour moi de concevoir qu’une organisation plus ou moins étatique puisse prodiguer des conseils d’affaires vraiment bons », tacle M. Geremie à propos du CCO. Et d’essayer de marquer sa différence : « Notre incubateur est basé sur une méthodologie éprouvée. Ce n’est pas du tout un cours de sociologie comme ça pourrait l’être dans d’autres programmes mais quelque chose qui aboutit à une capacité de vente à la fin. »

Pour Patrick Cloutier, directeur général de la SÉO, le CCO n’a pas le monopole de l’efficacité : « Chez nous, à la fin, les entrepreneurs vont avoir leur plan d’affaires et seront prêts. En plus de ça, on ne va pas les laisser tomber après. On va les prendre sous notre aile avec un programme de mentorat. »

Le Collège Boréal et l’UOF veulent aussi leur propre incubateur

Le Collège Boréal, qui implantera un incubateur au sein son futur campus torontois du quartier historique de la Distillerie, affirme qu’il n’y aura pas de concurrence de son côté. « Un incubateur collégial à son propre rôle dans le continuum d’apprentissage », justifie Lise Béland, vice-présidente Centre-Sud-Ouest.

« Humber, Algonquin, La Cité… Tous les collèges en Ontario ont leur incubateur et font naître des start-up », ajoute-t-elle. « Il n’y a rien de nouveau. Cela fait partie de notre volet expérientiel. On va jouer le rôle de pré-incubateur et même plus : si un employeur veut tester des concepts d’affaires liés à la santé, les affaires, le communautaire ou l’informatique, il vient chez nous faire de la recherche appliquée et tester un concept. »

En coulisse, plusieurs acteurs clés sont sidérés par l’éclatement des projets. « Plus on est uni et plus on est fort, surtout à Toronto. Le manque d’esprit d’équipe de certains est inquiétant », soupire, sous couvert d’anonymat, un pilier de l’économie francophone, en marge de l’inauguration de l’incubateur du CCO.

Lise Béland, vice-présidente Centre-Sud-Ouest au Collège Boréal. Crédit image : Rudy Chabannes

« On doit voir comment on peut s’entraider. Pour avoir un bénéfice, on n’a pas besoin de duplications », reconnaît Mme Béland. M. Geremie regrette pour sa part que des organismes agissent en fonction des subventions et non d’une vision, causant une fracture dans la francophonie.

« Dans certains cas il y a un attentisme pour des fonds avant de faire quelque chose », constate-t-il. « Nous, on ne met pas la charrue avant les bœufs : on part en courant vers l’objectif. On n’attend pas qu’il s’approche de nous, sinon on peut attendre très longtemps comme on l’a vu avec beaucoup de projets à Toronto. »

Se spécialiser et non se diviser

L’ex-président du CCO, Hosni Zaouali, croit qu’à terme les gérants des différents incubateurs devront faire des concessions et se spécialiser d’un commun accord pour éviter une guerre ouverte.

« Si on fait des copiés-collés partout juste pour obtenir du financement, on va avancer divisés, mais le problème n’est pas d’avoir plusieurs incubateurs, au contraire. Les anglophones en ont plein et ça fonctionne, pour la simple et bonne raison qu’ils ont des spécialités. Les francophones devront faire pareil. Ils nous faudra un incubateur dans l’export, un autre dans la finance, etc. Il vaut mieux se diversifier plutôt que de réunir les forces entre les mains d’une oligarchie. »

Hosni Zaouali, ex-président du CCO. Crédit image  : Rudy Chabannes

L’UOF, enfin, qui a reçu 1,9 million du gouvernement fédéral en 2019 pour créer un carrefour des savoirs et de l’innovation abritant entre autres un incubateur, s’orienterait vers un partenariat avec une des structures déjà existantes, mais entretient le flou sur ses contours.

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