Jacques Martin : une carrière entre enseignement, adaptation et passion du jeu
OTTAWA – Figure emblématique du hockey canadien, Jacques Martin a traversé plus de 40 ans d’histoire dans la LNH comme entraîneur et dirigeant. De ses débuts sur les patinoires extérieures de l’Est ontarien à ses succès derrière un banc et à des postes de direction, il a construit un parcours marqué par la transmission, l’adaptation et une compréhension fine du jeu. Il revient sur les grandes étapes de sa carrière, son approche du développement des joueurs et l’évolution du hockey.
« Comment est née votre passion pour le hockey?
Lorsque j’étais jeune, j’ai grandi dans la région de Saint-Pascal-Baylon, et à cette époque-là, le hockey faisait vraiment partie du quotidien. On jouait avec des amis, avec la famille, que ce soit dans un champ ou sur des patinoires extérieures du village.
J’ai commencé mon hockey mineur à Hawkesbury, notamment parce qu’il y avait l’aréna là-bas. Très tôt, j’ai développé une passion pour ce sport et, comme beaucoup de jeunes, j’avais le rêve de devenir joueur de hockey.
Quand je me suis installé à Ottawa pour mes études secondaires, j’ai continué à jouer, notamment dans les ligues mineures et junior. J’ai ensuite eu l’opportunité d’obtenir une bourse d’études à St. Lawrence University aux États-Unis, ce qui m’a permis de jouer pendant quatre ans à l’université.
Après mes études, j’avais encore espoir de devenir professionnel, mais j’ai rapidement réalisé que je n’avais pas le niveau nécessaire. J’ai eu un essai avec une organisation, mais ça ne s’est pas concrétisé. C’est à ce moment-là que j’ai pris la décision de poursuivre mes études, notamment une maîtrise à l’Université d’Ottawa, et de m’orienter vers l’entraînement.
À quel moment avez-vous décidé de vous lancer pleinement dans une carrière d’entraîneur?
Au départ, j’étais dans le milieu de l’enseignement. J’ai travaillé pendant plusieurs années comme professeur au collège Algonquin, tout en étant impliqué dans le coaching, notamment avec des équipes universitaires et dans la ligue junior de la région d’Ottawa.
Après environ sept ans, j’ai pris une décision importante avec mon épouse : faire un changement de carrière et me consacrer pleinement à l’entraînement.
J’ai eu une première opportunité avec Peterborough dans la Ligue junior majeure de l’Ontario comme entraîneur adjoint pendant deux ans. Ensuite, j’ai obtenu un poste d’entraîneur-chef à Guelph. Cette expérience a été déterminante, puisqu’on a remporté le championnat de l’Ontario et la Coupe Memorial contre une équipe entraînée à l’époque par Pat Burns. Ces succès m’ont permis d’ouvrir des portes et d’accéder à la Ligue nationale.
Vous êtes devenu entraîneur-chef dans la LNH très jeune. Comment avez-vous vécu cette transition?
C’était une période d’adaptation, parce que je n’avais pas d’expérience dans la LNH. J’ai dû m’appuyer sur les méthodes que j’avais utilisées auparavant et qui m’avaient apporté du succès.
Après mon passage à St. Louis, j’ai été congédié, ce qui fait partie du métier. J’ai ensuite travaillé comme adjoint avec les Blackhawks de Chicago pendant deux ans. Cette étape a été importante pour rebâtir ma confiance et continuer à apprendre.
Par la suite, j’ai eu l’opportunité de revenir comme entraîneur-chef avec les Sénateurs d’Ottawa, et c’est là que j’ai pu m’établir davantage dans la ligue et construire quelque chose de solide.
Par quoi fallait-il commencer en arrivant à Ottawa à l’époque?
Il y avait vraiment deux éléments clés. D’abord, le travail du directeur général et du personnel de recrutement a été essentiel. Chaque année, on ajoutait un ou deux jeunes joueurs qui venaient améliorer l’équipe. Avec le temps, la qualité du groupe s’est améliorée, ce qui nous a permis de progresser collectivement.
Ensuite, il y avait toute la question de la culture. Travailler avec de jeunes joueurs permet d’établir une philosophie, une identité. On voulait être une équipe qui travaille extrêmement fort, qui est engagée des deux côtés de la glace, solide défensivement.
Au début, on était souvent perçus comme une équipe très défensive. Mais avec l’évolution du talent, on est devenus, dans les dernières années, une des meilleures équipes offensives de la ligue. C’est vraiment cette progression graduelle qui a été importante.
Votre capacité à développer les jeunes joueurs est souvent soulignée. Est-ce lié à votre parcours en enseignement?
Oui, sans aucun doute. Mon parcours en enseignement m’a donné une base très importante. Être entraîneur, ce n’est pas seulement gérer un match. Une grande partie du rôle, c’est d’enseigner : expliquer, corriger, développer. Il y a aussi tout l’aspect motivationnel et la gestion des différentes personnalités dans une équipe. Ce sont des éléments que j’avais déjà expérimentés dans le milieu scolaire, et ça m’a beaucoup servi dans la LNH.
Les séries éliminatoires ont parfois été difficiles à Ottawa. Qu’est-ce que ces expériences vous ont appris?
On apprend énormément à travers l’adversité. On avait des équipes très talentueuses en saison régulière, mais les séries sont différentes. Par exemple, on a souvent affronté Toronto, qui a été une équipe difficile pour nous.
Avec le recul, je pense qu’il faut un certain équilibre. Le talent est important, mais en séries, il faut aussi des joueurs capables de jouer un style plus physique, plus engagé, ce qu’on appelle souvent du « sandpaper ». Le jeu change, l’arbitrage change, l’intensité augmente. Ce sont des leçons que j’ai apprises au fil des années.

Vous avez ensuite remporté la Coupe Stanley. Qu’est-ce qui vous revient de cette expérience?
Ce qui me revient, c’est surtout l’importance du collectif. Les joueurs et les entraîneurs doivent être sur la même longueur d’onde.
Il faut aussi une diversité dans l’équipe : des joueurs vedettes, mais aussi de la profondeur. Des joueurs capables d’apporter différentes dimensions au jeu.
En séries, ce qui est fascinant, c’est de voir quels joueurs vont élever leur niveau de performance. L’intensité est plus élevée, et l’engagement doit être total.
Quelle est la différence entre être entraîneur et dirigeant dans une organisation?
Comme entraîneur, on est très concentré sur le groupe immédiat : les joueurs, le personnel proche. Comme directeur général, la vision est beaucoup plus large. On doit gérer plusieurs départements : le recrutement amateur, le recrutement professionnel, l’analytique, la performance.
Aujourd’hui, c’est un environnement très structuré, avec beaucoup de données. Il faut être capable d’intégrer toutes ces informations pour prendre des décisions. C’est vraiment une gestion globale de l’organisation.
Votre passage à Montréal a-t-il été particulier dans votre carrière?
Oui, c’était une expérience différente et très enrichissante. Le fait de travailler dans un environnement bilingue, avec une forte culture hockey, rend l’expérience unique.
Je pense qu’on a surpris beaucoup de monde cette année-là. On a réussi à faire les séries et à battre de très bonnes équipes, comme Washington et Pittsburgh. On s’est rendus loin, même si on a finalement perdu en finale de conférence. C’était une belle aventure.
Comment avez-vous vécu les reconnaissances reçues ces dernières années?
C’est très touchant. Je suis reconnaissant envers l’organisation qui m’a permis de revenir et de continuer à contribuer. J’ai la chance de travailler avec un groupe d’entraîneurs très compétent, très engagé. Il y a beaucoup d’échanges, beaucoup de réflexion. Je pense que l’organisation est sur une bonne voie, avec une bonne structure et un avenir prometteur.
Quel héritage aimeriez-vous laisser dans le monde du hockey?
J’aimerais qu’on retienne quelqu’un de passionné, d’engagé, qui a su évoluer avec le temps. Quand je regarde ma carrière, sur plus de 40 ans, le hockey a énormément changé. J’ai toujours essayé de m’adapter, d’apporter de nouvelles idées, de continuer à apprendre.
Comment avez-vous vu évoluer le hockey au fil des décennies?
L’évolution est énorme. Les joueurs sont plus rapides, plus forts, mieux préparés. J’ai toujours essayé d’être à l’avant-garde, notamment avec l’utilisation de la vidéo pour enseigner. À mes débuts, ce n’était pas encore très répandu.
Aujourd’hui, la science du sport, la préparation physique et mentale sont essentielles. Le côté mental, notamment la capacité à gérer l’adversité, est devenu un facteur déterminant. J’ai aussi été influencé par des mentors qui prônaient une approche positive avec les joueurs, et j’ai toujours essayé de garder cet aspect-là.
Quel regard portez-vous sur la place des Franco-Ontariens dans le hockey aujourd’hui?
Je pense que les Franco-Ontariens occupent une place importante, notamment dans certaines régions comme Ottawa ou le Nord de l’Ontario. Il y a un bon bassin de joueurs, mais il y a encore du travail à faire pour les amener au plus haut niveau. Les programmes scolaires et sportifs peuvent jouer un rôle clé pour développer ce talent et donner plus d’opportunités aux jeunes. »
LES DATES-CLÉS DE JACQUES MARTIN :
1er juin 1952 : Naissance à Rockland
1979–1985 : Enseigne au collège Algonquin et amorce sa carrière d’entraîneur dans la région d’Ottawa
1986 : Devient entraîneur-chef des St. Louis Blues
1996 : Prend les rênes des Sénateurs d’Ottawa et amorce une reconstruction marquante
2009 : Nommé entraîneur-chef des Canadiens de Montréal
2017 : Remporte la Coupe Stanley comme entraîneur adjoint avec les Penguins de Pittsburgh
2023 : Retour chez les Sénateurs d’Ottawa comme conseiller, puis entraîneur-chef par intérim
Chaque fin de semaine, ONFR rencontre un acteur des enjeux francophones en Ontario et au Canada.