Passer au contenu Passer au pied de page

Kimya ou la volonté de revenir à ses racines et à sa langue

Temps de lecture : 6 minutes

[LA RENCONTRE D’ONFR+]

OTTAWA – La popularité de Kimya grimpe dans l’Ontario français. Lauréat de l’édition 2016 de Rond Point, puis demi-finaliste du Festival international de la chanson de Granby, le rappeur a remporté le « prix découverte » lors du dernier Gala Trille Or en mai 2019. Mais derrière ces accomplissements, Kimya caresse un rêve : revenir à ses origines. Cela passera par un voyage en République démocratique du Congo, son pays natal, mais aussi par des sonorités beaucoup plus africaines pour son prochain album.

« Avec tous ces reconnaissances, les quatre dernières années ont été intenses pour vous. Peut-on parler d’un accomplissement ?

Pas encore, car j’ai plusieurs projets en tête. Le premier projet, c’est de finir mon prochain album, pour la fin d’année. Ma carrière musicale et mon boulot d’animateur culturelle à l’École secondaire publique Omer-Deslauriers, ça me prend beaucoup de temps !

Ça sera différent au niveau instrumental. Pour mon premier EP Or & Flamme sorti en 2017, j’avais beaucoup de choses à dire. Là, je veux montrer que j’ai grandi. Je veux renouer avec mes origines, avec des sonorités de chez nous, qui rappellent mon pays d’origine la République démocratique du Congo. À travers les années, j’ai oublié d’où je venais, je ne parlais même plus ma langue, le lingala. Dans ce prochain album, on va retrouver du lingala dans mes chansons. Je veux que le monde ressente que j’ai grandi !

À quelles sonorités pourrait-on donc s’attendre ?

J’essaye de toucher à différents types de musique, d’être innovateur. Quand je regarde l’industrie du rap, beaucoup de choses se ressemblent. Je veux sortir du lot, et créer quelque chose de nouveau, tant au niveau des paroles, que des instruments. Je veux que l’on voie mon évolution.

Il y aura l’influence d’IAM, mais aussi certains mélanges de sonorités du rappeur français Youssoupha qui a été l’une des très grandes influences dans ma musique.

Vous dîtes vouloir revenir au lingala. Pourquoi ?

C’est une langue que je commence à perdre, bien que je la connaissais très bien en arrivant au Canada en 2004. Je ne la pratique quasiment pas. Les seules personnes avec qui je la pratique sont ma tante et mes cousins quand je parle au téléphone. Je recherche mes mots quand je parle en lingala !

Pourquoi cette volonté, après 15 ans de vie au Canada, de vouloir retrouver vos racines ?

Je suis arrivé au Canada avec mes trois sœurs à 14 ans, un âge où l’on essaye de se trouver et de s’intégrer. Le Canada, je n’avais aucune idée de comment c’était. L’intégration s’est bien passée. J’ai essayé de faire comme tout le monde, sans penser à comment je vivais en Afrique. Je n’ai pas vraiment été exposé au Canada à cette culture congolaise, qui se limitait à la maison.

Comment vous interprétez donc cette volonté de retour aux sources ?

Je réalise l’importance de garder cette langue et cette culture. J’ai beaucoup de cousins qui sont nés ici, et qui ne savent rien du Congo. Si je me marie, je crains que mes enfants ne sachent rien de cette culture. Ils diront peut-être juste que leur père est originaire de la République démocratique du Congo. Je ne veux pas ça !

Le combat pour la préservation du lingala au Congo fait écho à celui du français au Canada. C’est un combat qui vous interpelle ?

Ça m’interpelle beaucoup plus que lorsque je suis arrivé au Canada. Je me rappelle au secondaire, quand on me parlait de la fierté franco-ontarienne, ça ne voulait absolument rien dire pour moi ! Je me disais que mes grands-parents ne s’étaient pas battus pour le français. Le rapport avec la culture franco-ontarienne a été tout d’abord difficile. Maintenant, je me considère plus comme un francophone !

Le rappeur Kimya. Gracieuseté : Ben Fong

Est-ce qu’à Ottawa, vous côtoyez aujourd’hui d’autres artistes congolais ?

Oui, je travaille beaucoup avec le musicien Fiston Zatara pour composer de la musique. Nous sommes influencés par les sonorités congolaises, souvent joyeuses et dansantes.

Comment êtes-vous devenu musicien ?

À la base, je voulais devenir architecte. J’ai une formation de technicien en architecture, pour dessiner des maisons. La musique est venue par hasard. En 2012, Youssoupha avait sorti son album Noir Désir. Une chanson m’a beaucoup marqué : Espérance de vie. J’ai commencé alors à écrire des chansons, après j’ai fondé un groupe avec des potes qui s’appelait Expression. On ne savait pas faire de la musique professionnellement, mais on se rassemblait, on écrivait des chansons ensemble.

C’est vraiment en 2015 que tout a changé quand j’ai rencontré le chanteur Le R Premier. À la base, c’était des rencontres informelles, comme écrire des textes, faire des métaphores. Par la suite, on a écrit des chansons, et après un mois, il m’a demandé si ça me disait de faire de la musique professionnellement.

Comment considérez-vous Le R premier aujourd’hui ?

Je le considère comme un frère. Il a eu une grosse influence sur ma carrière ! Même avant de débuter mon projet de EP [produit par le label du R premier L’armure du son] et le projet Rond Pont, il m’a fait aller à l’Association des professionnels de la chanson et de la musique (APCM) rencontrer sa directrice générale, Nathalie Bernardin. J’ai pu ainsi connaître, c’est quoi l’industrie, et aussi le rôle de producteur, et cela m’a aidé avec la structure des textes.

En juillet dernier, nous avions eu justement Le R premier pour une Rencontre ONFR+, et lui avions demandé pourquoi le rap était associé à tort au bling-bling, au monde des gangsters… Qu’en pensez-vous ?

Il y a beaucoup de clichés. Les jeunes quand je leur parle de rap, ils s’identifient à différents styles. L’image que l’on a donné au rap l’a terni un peu. Cela reste un style méconnu par les plus vieux.

Il faudrait plus d’ouverture dans les salles de spectacle et proposer le rap de différente façon. C’est difficile pour un rappeur de faire le Centre national des Arts. Il faudrait plus de rap de qualité !

À qui cette responsabilité de faire du rap un genre plus visible ?

Une grande partie vient des rappeurs. Il faut se dépasser, et faire des choses qui sortent de la norme. Youssoupha fait un rap symphonique capable d’atteindre beaucoup de personnes. Cela revient aux prometteurs d’aller chercher ces artistes aussi, et ne pas se limiter au même nombre de personnes. Quand on regarde la télévision au Québec, on voit que ce sont toujours les mêmes personnes qui sont invitées dans les salles, qui font les shows, et les pubs. Est-ce une industrie fermée à des personnes privilégiées ? Cela donne l’impression d’une industrie blanche, avec peu de Noirs.

Justement, on est en plein dans le Mois de l’histoire des Noirs. Qu’est-ce que cela représente pour vous ?

Je trouve que c’est se rappeler de l’histoire des Noirs, des choses passées, c’est donc génial d’avoir ce mois ! Cependant, c’est quelque chose qui devrait être discuté tout au long de l’année.

Et quelles sont ces choses qui devraient être discutées selon vous ?

Ça peut être des efforts et des activités. Par exemple, l’école dans laquelle je travaille, il y a un souper culturel, et on invite les parents pour venir goutter à différents plats. Ça s’appelle Cuisine du monde.

Source : Facebook Kimya

Une chose particulière dans votre cheminement, vous avez toujours vécu à Ottawa depuis 2004, sauf une année, en 2014, où vous êtes parti vivre quelques mois à Vancouver. Pourquoi ?

Plusieurs choses se passaient dans ma vie. J’avais besoin de changement. Ma mère était très malade. J’avais besoin de quitter mon entourage. Il me restait 500 $ dans mes poches, j’ai acheté un billet d’avion à 400 $ pour aller à Vancouver. J’ai été hébergé par des personnes, et j’ai trouvé un emploi au Conseil jeunesse francophone de la Colombie-Britannique.

C’est une expérience qui m’a permis de mieux me connaître en tant que personne, et m’a permis d’être financièrement plus autonome, et aussi d’exercer la musique. Il y avait le Jazz club qui m’a autorisé à faire une chanson avec eux pendant un spectacle. Ce séjour à Vancouver m’a permis de m’ouvrir sur plein de choses et de grandir !

Dans les prochains mois, outre votre album, quels seront vos principaux projets ?

Cet été, je retourne à Kinshasa pour la première fois depuis 15 ans, et ce pendant un mois, pour voir où mes parents sont enterrées, voir ma famille, et m’intégrer avec les musiciens locaux.

Pourquoi revenir seulement maintenant, après 15 ans passés au Canada ?

Tous les éléments sont alignés. Avant j’avais peur de retourner, peur de voir comment le pays était. Aussi, je n’avais pas ma nationalité canadienne, et financièrement aujourd’hui, ça va mieux (Rires).

D’où vient votre prénom d’artiste, Kimya ?

C’est un mélange de Kimpila, le nom de mon grand-père, et de Yannick, mon prénom. En lingala, cela veut dire « paix », et ce thème de la paix revient très souvent dans mes chansons.

Au final, qu’est-ce que la musique vous a apporté dans la vie ?

Elle m’a permis de me découvrir en tant que personne. En 2015, quand j’ai découvert Le R premier, je venais de perdre ma mère. Au moment de la sortie d’Or & Flamme, j’étais très motivé dans ma vie à faire ressortir les émotions, les inquiétudes…

Pour conclure, êtes-vous aujourd’hui en paix avec vous-même ?

Oui ! (Il réfléchit). La musique a une place importante dans ma vie, c’est quelque chose pour innover. En Ontario, il y a une niche géniale, car le rap franco-ontarien, peu le font professionnellement. Je me dis au final que nous, les rappeurs, sommes des pionniers pour la francophonie en Ontario et aussi pour l’Outaouais ! »


LES DATES-CLÉS DE KIMYA :

1990 : Naissance à Kinshasa (République démocratique du Congo)

2004 : Arrivée au Canada, à Ottawa

2016 : Lauréat du concours Rond Point

2017 : Demi-finaliste du Festival international de la chanson de Granby, et sorti de son EP Or & Flamme.

2019 : « Prix découverte » au Gala Trille Or 

Chaque fin de semaine, ONFR+ rencontre un acteur des enjeux francophones ou politiques en Ontario et au Canada.

2+

Vous aimez ? Faites-le nous savoir !
2+