L’après FIFA 2026 : le soccer canadien appelé à repenser sa philosophie
La Coupe du monde 2026 est terminée, mais son héritage reste à écrire. Dans cette série de trois articles, ONFR explore les grands défis qui attendent le soccer canadien à travers le regard de deux entraîneurs franco-ontariens : Joé Fournier, directeur du programme de soccer de l’École secondaire publique Louis-Riel à Ottawa, et Mata Boboy, entraîneur au Collège Boréal à Sudbury.
Le Canada dispose aujourd’hui de plus de talents que jamais. Mais pour les entraineurs francophones Mata Boboy et Joé Fournier, le prochain défi ne se jouera pas seulement sur le terrain. Pour espérer rivaliser durablement avec les meilleures nations du monde, le soccer canadien devra aussi faire évoluer sa manière de former les joueurs, les entraîneurs, et même de penser son développement en s’inspirant des modèles français et espagnols.
Le Canada a franchi un cap pendant la Coupe du monde. Pour la première fois de son histoire, la sélection masculine a remporté un match, atteint les huitièmes de finale et démontré qu’elle pouvait rivaliser avec des nations bien établies.
Pour Mata Boboy, ces performances confirment surtout que le soccer canadien progresse plus rapidement que beaucoup ne l’imaginaient.
« Que le Canada se retrouve 30e meilleure nation du football, alors qu’il y a à peine 15 à 20 ans que le programme de soccer s’est vraiment lancé, je pense qu’on est même en avance par rapport à là où on devrait être. Avec le temps, je ne me fais aucun souci, je pense qu’on pourra aller plus haut. »
L’entraîneur du Collège Boréal se montre donc optimiste pour l’avenir. Reste désormais à savoir comment le Canada pourra transformer cet élan en progrès durable.
Sur cette question, Joé Fournier, entraîneur et directeur du programme de soccer de l’École secondaire publique Louis-Riel d’Ottawa, estime que le prochain défi dépasse le simple développement de nouveaux talents : c’est toute la manière de penser et de structurer le soccer canadien qui devra continuer d’évoluer.

Former les joueurs sur des modèles européens
Pour M. Fournier, le Canada n’a jamais disposé d’un bassin de talents aussi important : « Le niveau de talent a vraiment augmenté et tellement changé dans ces 30 ans. C’est incroyable. »
À ses yeux, le défi n’est donc plus de faire jouer davantage de jeunes, mais de mieux les développer. Selon lui, le Canada gagnerait à s’inspirer davantage des modèles européens, en particulier de France et d’Espagne.
Il estime que la culture soccer du pays, notamment dans sa partie anglophone, s’est longtemps construite sous l’influence d’entraîneurs issus de traditions anglaise, écossaise et irlandaise, alors que le Québec, côté francophone, a davantage bénéficié de l’apport de techniciens français.
Une différence qui, selon lui, se reflète encore aujourd’hui dans les méthodes de formation.
Cette vision, l’Ottavien l’applique depuis plusieurs années à Louis Riel. Pour son programme, il s’est notamment inspiré de la méthodologie du FC Barcelone, un club avec lequel il a collaboré pendant près de huit ans.
« La méthode espagnole développe des joueurs capables de comprendre le jeu, de prendre des décisions et de résoudre des problèmes sur le terrain. C’est ça qui fait la différence », affirme-t-il.
Faire grandir une culture du soccer
Pour Joé Fournier, le prochain palier ne se jouera pas uniquement sur les terrains d’entraînement. Il passera aussi par l’émergence d’une véritable culture du soccer au Canada. Selon lui, les discussions autour du ballon rond doivent s’inviter dans le quotidien des familles, comme c’est déjà le cas avec le hockey.
« Quand les parents parlent avec leurs enfants, ce n’est pas juste de leur match. Ils parlent du CF Montréal, du Toronto FC, du Barça, du PSG, de Dembélé… C’est ça qui crée une culture. Ça revient à la culture, ça revient aux discussions », explique-t-il.
L’entraîneur du programme Louis-Riel estime que cette évolution culturelle constitue même la prochaine étape du développement du soccer canadien.
« C’est drôle à dire parce que ce n’est pas ce qui se passe sur le terrain, mais c’est ce qui se passe à l’extérieur du terrain, selon moi, qui va nous permettre de franchir la prochaine étape. »

Repenser le système de formation
Former les joueurs commence par former ceux qui les encadrent. Dans le Nord de l’Ontario, rappelle Mata Boboy, ce sont souvent des parents bénévoles qui prennent en charge les équipes de jeunes. Un engagement essentiel, mais qui ne suffit plus si le Canada souhaite rivaliser durablement avec les meilleures nations.
« Pour atteindre ce niveau qu’on retrouve par exemple en France, je pense qu’il faut vraiment des formateurs qui sont passés dans de bonnes formations pour élever les niveaux. »
Au-delà des entraîneurs, c’est toutefois toute la structure du soccer canadien que l’ancien directeur technique de la Greater North Soccer Association aimerait voir évoluer. Il estime que le pays gagnerait à s’inspirer davantage du modèle économique européen des clubs et des académies, où la pratique demeure plus accessible financièrement, afin que le développement d’un jeune joueur ne soit pas conditionné par les revenus de sa famille.
« Beaucoup de talents passent entre les mailles du filet parce que les coûts d’inscription et d’équipement sont trop élevés. Le soccer doit redevenir un sport populaire, accessible au plus grand nombre. »
Penser le soccer sur le long terme
Au-delà des investissements dans les infrastructures et l’accent mis sur la formation, Joé Fournier estime que les grands dirigeants et investisseurs du soccer canadien doivent également changer de philosophie de développement.
À ses yeux, ce sport s’est longtemps développé selon une logique de rentabilité plutôt que dans une vision de développement sportif à long terme. « Le soccer a commencé plus comme un business que comme une passion », explique-t-il.
Selon lui, cette approche a souvent conduit à privilégier des objectifs financiers à court terme plutôt que la construction patiente d’un véritable écosystème, capable d’accompagner durablement les joueurs, les entraîneurs et les clubs.

Installer durablement la PLC
Cette réflexion s’applique notamment à la Première Ligue canadienne (PLC). Si sa création a permis au Canada de répondre aux exigences de la FIFA pour accueillir des matchs de la Coupe du monde, l’entraîneur franco-ontarien estime que son véritable rôle commence aujourd’hui.
« Je sais que la ligue a été créée de façon à ce qu’on ait la Coupe du monde. C’était obligatoire d’avoir une ligue professionnelle, sinon on n’avait pas le droit d’avoir des matchs ici au Canada. »
Pour lui, le défi est désormais de faire vivre cette ligue bien au-delà de l’effervescence du Mondial. Si la Ligue majeure de soccer (MLS) reste la principale voie d’accès au très haut niveau pour les meilleurs espoirs canadiens, la PLC est venue combler un vide dans leur parcours. Elle offre une première expérience professionnelle à de jeunes joueurs qui n’ont pas intégré les académies de la MLS, tout en permettant à d’autres de poursuivre leur développement avant, peut-être, de franchir une nouvelle étape.
« Pour le développement de nos joueurs, c’est immense. C’est hyper important. C’est une étape qui manquait pendant longtemps », se réjouit l’entraineur ottavien.
Les investissements annoncés par les gouvernements et les instances du soccer canadien témoignent d’une volonté de faire franchir un nouveau cap au pays. Les deux techniciens franco-ontariens ont exposé leur vision des changements à entreprendre. Mais reste à savoir si celle-ci sera partagée par les dirigeants du soccer canadien, alors que différentes philosophies de développement, notamment inspirées des traditions britannique et européenne continentale, continuent de coexister.