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Le Canada tousse, le bilinguisme aussi

Temps de lecture : 2 minutes

[ANALYSE]

Sur les bords de l’Atlantique, Charlottetown, 36 000 résidents, est une ville calme. Chaque jour, la médecin hygiéniste en chef de l’Île-du-Prince-Édouard, la Dre Heather Morrison, y dirige la conférence de presse sur l’état des lieux de la COVID-19 dans cette province jusqu’alors largement épargnée (25 cas). Des réponses données en anglais… mais aussi en français.

Avec un peu plus de 5 000 Acadiens, l’Île-du-Prince-Édouard ne possède pas l’historique francophone de l’Ontario. À Toronto, le français n’est pourtant guère mis de l’avant depuis le début du confinement dû à l’épidémie de COVID-19.

L’Ontario est unilingue anglophone, le Québec officiellement la seule province francophone au Canada. La première province compte un peu plus de 600 000 résidents dont la première langue est celle de la minorité, la seconde : 1 million. Au Québec, les conférences quotidiennes sur la pandémie de COVID-19 sont bilingues. En Ontario, le premier ministre Doug Ford et le médecin hygiéniste en chef s’expriment exclusivement en anglais.

Tout n’est pas noir. Depuis quelques jours, la province fait même quelques efforts. Tout d’abord avec la présence parfois d’un ministre capable de répondre en français. Caroline Mulroney, de son côté, offre quotidiennement des capsules vidéos francophones.

Des ratés pour le bilinguisme, au provincial et au fédéral

Mais dans le même temps, les couacs se multiplient. Mercredi dernier, la province lançait un portail de recrutement de volontaires… uniquement en anglais.

Deux jours plus tard, lors de sa conférence de presse quotidienne, Doug Ford était incapable de répondre à une question en français. Le Nouveau-Brunswick a pris un cran d’avance sur l’Ontario, puisque le premier ministre provincial, lui aussi unilingue, fait maintenant appel à la traduction simultanée lorsqu’une question lui est posée dans la langue de Molière.

On ose à peine imaginer le tollé si le million d’anglophones du Québec n’avait pas accès à ces traductions essentielles destinées à se prémunir contre l’épidémie, et sauver des vies. Et avec raison.

Pour beaucoup d’observateurs, réduire les ratés du bilinguisme à l’Ontario serait une erreur. Lors des premiers jours de la crise, le premier ministre canadien, Justin Trudeau, n’a pas échappé aux critiques pour la faible part du français dans ses allocutions. L’autorisation par Santé Canada de la distribution de produits étiquetés seulement en anglais renvoyait à un portrait plutôt fade du bilinguisme.

Voir le bilinguisme comme une finalité

« Les mesures exceptionnelles », comme l’a invoqué alors la ministre des Langues officielles, Mélanie Joly, ou encore les nombreux commentaires des internautes appelant à ne rouvrir « des chicanes » linguistiques, alors que la pandémie déferle, sont bien mal comprendre la finalité du bilinguisme d’un océan à l’autre.

Mettre de côté les dossiers linguistiques pour concentrer toutes les énergies sur le combat contre le coronavirus relève d’une logique humaniste implacable et incontestable.

En revanche, prétexter une situation de crise pour ne pas tenir rigueur aux gouvernements de la qualité des communications est un refus inquiétant d’alimenter le débat nécessaire à la vie démocratique. Le soutien indéfectible à nos gouvernements ne doit pas signifier le renoncement à tout esprit critique.

Dans la situation exceptionnelle et anxiogène posée par la COVID-19, la compréhension exacte des communications est un atout majeur. Or ces mêmes communications souvent très techniques avec des consignes précises sont préférables d’être entendues ou lues dans la première langue officielle parlée, au risque d’attiser l’angoisse et le sentiment de vulnérabilité.

En dépit d’une faible population francophone, l’Île-du-Prince-Édouard a fait preuve d’une considération appréciable pour ses citoyens en contexte minoritaire. L’Ontario pourrait s’en inspirer.

Cette analyse est aussi publiée sur le site du quotidien Le Droit le 13 avril.

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