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Le long chemin littéraire de Jean Boisjoli

[LA RENCONTRE D’ONFR+] 

OTTAWA – Son livre est l’un des plus attendus de la rentrée littéraire en Ontario français. Jean Boisjoli signe un deuxième roman remarqué Moi, Sam. Elle, Janis aux Éditions David. Au menu : le portrait d’une jeunesse écorchée, autour d’un dialogue continu entre un présumé meurtrier et son psychiatre. Et cette question lancinante : le personnage principal est-il coupable ou innocent de l’assassinat de sa petite amie, Janis ? Rencontre avec Jean Boisjoli, 70 ans, le ton calme et posé, à première vue bien loin d’une jeunesse en déroute qu’il décrit pourtant avec brio.

« On se souvient de votre premier roman La mesure du temps (2016) aux Éditions Prise de parole qui décrivait une histoire d’amour courtoise, on va dire, entre deux personnes de la bonne société. Nous sommes ici dans une histoire d’amour très différente, impossible, entre deux personnages venus d’un milieu plus défavorisé. Pourquoi cette différence ?

Ce sont deux prémisses différentes. Dans La mesure du temps, c’est un vieux monsieur distingué qui se réconcilie avec son passé, sur les terres de son enfance, et admet ses blessures subies par son oncle prêtre. Le personnage principal était dans une réflexion. Dans celui-là, il s’agit de faire face à l’absurdité de la vie. J’analyse cela par le prisme d’une jeunesse écorchée, larguée, et à la dérive.

C’est un livre aussi beaucoup plus sombre que votre premier roman…

C’est un roman résolument urbain, coup de poing. Les personnages sont différents. Dans La mesure du temps, c’est une femme dans la quarantaine qui fait la narration. Dans celui-là, un jeune pocké de 22 ans. J’ai dû pour cela me mettre dans sa peau, parler à des intervenants. C’est la suite logique de la chose, après la réconciliation avec le passé dans la premier roman, cette fois, la capitulation devant la fatalité, et pour le prochain, j’aimerais que ce soit la provocation de la finalité.

Vous avez grandi au Manitoba rappelons-le. L’intrigue de votre premier roman se situait dans cette province, alors que la plupart de celui-ci est à Ottawa, à l’exception d’une partie dans le Manitoba. Pourquoi ce choix de privilégier Ottawa cette fois ?

Le vieux monsieur de La mesure du temps avait grandi dans le Manitoba. Quand j’ai rédigé cela, j’y avais loué un chalet pour deux semaines, mais je connais mieux les lieux de Vanier et Ottawa. Ce sont des lieux plus contemporains qui correspondaient au thème de mon roman plus urbain et francophone.

Se mettre dans la peau d’un jeune comme cela de 22 ans, est-ce un défi ?

Les auteurs, et vous le savez, nous sommes comme des comédiens. L’auteur doit incarner ses personnages. Ce fut toutefois plus difficile que dans mon premier roman, car je devais faire des efforts, pour éviter la caricature quand je parlais de Vanier. J’ai fait relire à quelqu’un qui habite Vanier, afin de modérer certains commentaires, trop noirs ou trop blancs.

La jeunesse est-elle plus écorchée aujourd’hui qu’elle ne l’était avant ?

Elle fait face à beaucoup d’incertitudes. Les jeunes sont placés devant tellement d’options. Nous à notre époque, c’était assez clair, on allait à l’école, aux camps d’été, puis on travaillait. Aujourd’hui, c’est éclaté. Prenons la situation qui arrive au journal Le Droit, s’il venait à disparaître. Nous, on lisait le journal, aujourd’hui il y a plein d’avis et d’opinions sur Facebook. C’est inquiétant.

Sans compter que perdre un emploi, c’est perdre un fonds de pension, ce n’est pas sécuritaire. À notre époque, quand on avait un boulot, c’était pour la vie. Les règles étaient claires, aujourd’hui les règles sont floues. Les jeunes sont laissés à eux-mêmes. On les laisse à leur appareil électronique.

L’auteur Jean Boisjoli. Gracieuseté : Éditions David

La démence est aussi très présente dans le livre. C’est le but d’ailleurs du personnage du psychiatre de savoir si Sam avait conscience ou non des actes dont il est accusé. Tout cela ne fait-il pas écho aux affaires de Denis Lortie ou plus récemment de Guy Turcotte ?

Oui ! J’ai été avocat, j’ai relu mes jugements, j’ai lu la doctrine aussi sur l’aliénation mentale. J’ai aussi parlé à des avocats, à des psychologues, et ces causes-là m’ont permis une meilleure réflexion sur le processus. L’histoire de Turcotte est complexe, et Lortie ça aussi c’est particulier. (Il réfléchit) Quand je commence à écrire un roman, je veux toujours connaître la fin…

La réflexion que j’ai eue en Bourgogne m’a permis de choisir qu’il n’y ait pas de finalité dans mon roman, mais que c’était au juge et au jury, c’est-à-dire aux lecteurs, de décider. Je voulais que le lecteur se fasse une idée. Sam était-il aliéné au moment du meurtre ? Est-ce qu’il savait que ce qu’il faisait était mal ?

Vous évoquez la Bourgogne parce que justement, l’an dernier, vous y avez passé deux mois en résidence d’écriture offerte par la France, à Vézelay précisément, pour paufiner la rédaction de votre livre. Racontez-nous cette expérience.

J’ai été le premier franco-canadien à aller dans cette résidence, la Maison Jules-Roy. Disons que j’avais un studio dans un village où je pouvais travailler à ma guise. Je me levais à 5h du matin au chant du coq. Ce fut une très belle expérience. Tu es logé, tu te nourris, tu vas au marché, il y avait un jardin en arrière avec une table pour travailler. J’ai appris dans le journal qu’on venait de jumeler la maison de Colette avec celle de Gabrielle Roy à Saint-Boniface. La résidence, c’est un lieu de réflexion, mais aussi un lieu spirituel.

Ça a été bénéfique pour l’écriture du roman ?

Oui, simplement de pas se faire déranger, car le téléphone ne sonne pas. De se lever à sa guise, de marcher, réfléchir, prendre des notes sur mon calepin. C’est fantastique pour l’écriture et pour la réflexion, car on est déjà éloigné des gens, éloigné des distractions. J’ai pris quatre ou cinq cahiers de notes qui vont me servir pour mon prochain roman.

Cependant, ce n’est pas un pied-à-terre, il faut être là, ce n’est pas une colonie de vacances ! Il y a une partie consacrée aux soirées littéraires. J’ai fait des interventions en public, l’une d’entre elles, j’ai dû expliquer ce que j’avais fait.

Cela m’a enrichi aussi culturellement, notamment avec des visites à Auxerre ou Dijon. Ce fut aussi un enrichissement spirituel, car trois ou quatre fois par semaine, le matin, j’allais au service de la Basilique de Vézelay pour entendre chanter.

Avant votre carrière de romancier, il y a eu plusieurs recueils de poésie. Pourquoi cette transition au roman ?

Mon premier recueil Saisons d’esseulements, je l’ai écrit lorsque je vivais en Haïti entre 1997 et 1999. J’ai commencé à écrire des notes, je venais de mettre fin à une longue relation, et ça s’est transformé en recueil de poésie. En arrivant à La mesure du temps, ça ne pouvait pas être de la poésie. Avec le roman, j’ai trouvé une niche que me plaisait. Dans le roman, on doit être plus explicite, développer les personnages et les situations.

Les auteurs Jean Boisjoli, Michel Ouellette et Sonia-Sophie Courdeau lors du lancement Poèmes de la résitance, en juin. Archives ONFR+

Vous avez été tour à tour journaliste, avocat, engagé dans le domaine de la coopération internationale, et conseiller supérieur de deux ministres, laquelle de ces vies avez-vous préféré ?

C’est un cumul d’expériences. Pour moi, il fallait en apprendre incessamment, et ces expériences m’aident beaucoup en tant qu’auteur. J’ai par exemple vécu en Haïti, comme je vous l’ai mentionné, et j’étais présent lors des accords du lac Meech.

Vous êtes maintenant à la retraite, peut-on dire que l’envie d’écrire vous est venue tardivement ?

L’envie était là à l’adolescence, mais ce n’était pas de qualité à être publié. A 19 ans, j’ai écrit un recueil de poésie influencé par Leo Ferré sur une vieille machine à écrire que j’ai envoyé aux Éditions du Seuil. Ils ne m’ont jamais répondu. Je leur en ai voulu pendant des années. On réfléchit comme cela à 19 ans ! (Rires) J’incorpore aujourd’hui mieux mes expériences dans le roman sans que cela paraisse forcé.

Quelle est la place du Manitoba dans votre vie, sachant que vous avez grandi à Saint-Boniface ?

C’est malheureusement aussi cher que d’aller au Manitoba qu’à Paris. Le 1er octobre 2016, on m’a donné une invitation pour lire des extraits de La Mesure du temps à la galerie Gabrielle-Roy, c’était une belle expérience. En fait, ce sont mes racines mais ce n’est plus chez moi. Mes attaches sont au Manitoba, mais mon lieu de résidence est ici, à Ottawa, mes filles sont ici. Mes racines sont manitobaines, mais je suis Ottavien. On ne peut pas effacer cela ! Il faut faire son nid là où l’on est. J’ai cette capacité-là de pouvoir m’adapter.

Et donc ce prochain roman ? De quoi va-t-il parler ?

Ça sera sur l’acceptation de la finalité, avec une partie au Mont Saint-Michel. Comme le chemin de Montréal dans Moi, Sam. Elle, Janis, le Mont Saint-Michel sera un personnage. Je vais essayer de trouver le contraste entre la spiritualité, la mort, ça fait partie des notes que j’ai prises lors de la résidence d’écriture l’an dernier. »


LES DATES-CLÉS DE JEAN BOISJOLI

1949 : Naissance à Saint-Boniface

1968 : Quitte le Manitoba. Déménage à Montréal.

2001 : Premier recueil de poésie publié Saisons d’esseulements. Deux autres suivront.

2016 : Premier roman La mesure du temps aux Éditions Prise de parole

2017 : Remporte le Prix littéraire Trillium pour La mesure du temps

2019 : Sortie de Moi, Sam. Elle, Janis aux Éditions David

Chaque fin de semaine, ONFR+ rencontre un acteur des enjeux francophones ou politiques en Ontario et au Canada.

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