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Les producteurs laitiers franco-ontariens sont inquiets

La Fromagerie St-Albert. Crédit image: Fromagerie St-Albert
La Fromagerie St-Albert, dans l'Est ontarien. Archives #ONfr

OTTAWA – La conclusion d’un nouvel accord de libre-échange entre le Canada et États-Unis, annoncée dimanche, inquiète les producteurs laitiers franco-ontariens. Ils estiment avoir de nouveau été sacrifiés dans les négociations.

BENJAMIN VACHET
bvachet@tfo.org | @BVachet

«Ça fait la troisième fois que les producteurs laitiers servent de monnaie d’échange dans des négociations internationales, après l’Accord économique et commercial global conclut avec l’Europe et l’Accord de Partenariat transpacifique global et progressiste. À chaque fois, le gouvernement fait des concessions par rapport au système de gestion de l’offre et ça représente des pertes économiques sèches pour nos agriculteurs», dénonce le directeur général de l’Union des cultivateurs franco-ontariens (UCFO), Simon Durand.

Selon les chiffres qui circulent, le Canada aurait attribué un accès additionnel de l’ordre de 3,59 % au marché laitier domestique aux États-Unis, ce qui représente 13 jours de moins en production selon les producteurs laitiers du Canada, et accepté l’élimination de certaines classes laitières, dont le lait diafiltré, dans l’Accord États-Unis-Mexique-Canada (AEUMC).


«Des agriculteurs vont devoir baisser leur production, d’autres fermer boutique» – Simond Durand, UCFO


Dans l’Est ontarien, le directeur général de la Fromagerie St-Albert, Éric Lafontaine, se dit très inquiet.

«L’information sort au compte-gouttes, mais tout ce qu’on entend n’a rien de rassurant et ce n’est pas une bonne nouvelle pour l’industrie laitière canadienne. Ça va faire mal à plusieurs producteurs. De notre côté, nous sommes une entreprise solide, présente depuis bientôt 125 ans, mais on va perdre des parts de marché, c’est certain. D’autant que les États-Unis fabriquent beaucoup de cheddars. Ce sera plus difficile.»

Ce constat est commun à tous les producteurs laitiers du Canada, insiste M. Lafontaine.

«Nous ne voyons pas comment cet accord peut être bon pour les 220 000 familles canadiennes qui dépendent de l’industrie laitière pour gagner leur vie», a notamment dénoncé le président des Producteurs laitiers du Canada (PLC), Pierre Lampron.

Tous s’entendent pour dire que les effets de l’accord, une fois ratifié, seront visibles très rapidement.

«Il y a eu un an d’incertitude», rappelle M Durand. «Là, les producteurs laitiers vont devoir gérer une perte de marché et ça va se traduire par un recul ou un abandon d’investissements prévus, ça va décourager les transferts de fermes ou les jeunes qui voulaient se lancer.»

 

Compensation à venir

En Ontario, le premier ministre Doug Ford s’est dit préoccupé «par l’impact potentiel que pourraient avoir sur notre secteur agricole les concessions liées au lait de classe 7 et à l’accès au marché laitier de l’Ontario auxquelles le Canada aurait consenties».

Devant les médias lundi, le premier ministre Justin Trudeau a reconnu que les concessions faites dans le secteur laitier «n’étaient pas l’idéal».

«Je sais qu’il y a de l’anxiété, mais nous avons protégé et maintenu le système de gestion de l’offre», a-t-il répété à plusieurs reprises.

Le premier ministre Justin Trudeau et la ministre des Affaires étrangères, Chrystia Freeland. Crédit image: Benjamin Vachet

Aux côtés de la ministre des Affaires étrangères, Chrystia Freeland, il a également assuré que son gouvernement réfléchit à un mécanisme de compensation complète pour les agriculteurs qui seront touchés.

«C’est un engagement!», a assuré la ministre Freeland.

Mais pour le directeur général de l’UCFO, il demeure insatisfaisant.

«Nous préférions le système actuel. Là, il va y avoir un impact sur le contribuable.»

 

Traçabilité et qualité

Et cet impact pourrait également concerner la qualité des produits offerts aux consommateurs, insiste M. Durand.

«Le lait canadien est de meilleure qualité que le lait américain et les normes ne sont pas les mêmes. Aux États-Unis, il est notamment permis d’utiliser des hormones de croissance. La traçabilité ne sera pas évidente dans les produits transformés comme le fromage ou les yogourts. Est-ce que le consommateur pourra l’identifier?»

L’UCFO verrait d’un bon œil que la mention «Lait 100 % canadien» qui accompagne le logo bleu à la vache tatouée d’une feuille d’érable devienne obligatoire pour permettre aux consommateurs canadiens de s’y retrouver.

«Pour l’instant, c’est sur une base volontaire», explique-t-il.

Malgré le critère qu’elle s’impose de ne pas utiliser de substances laitières modifiées dans son fromage, la Fromagerie St-Albert avoue qu’il y aura des ajustements à faire pour tout le monde.

«On n’y songe pas du tout pour le moment. Ce serait vraiment la dernière option. Mais peut-être qu’un jour ça deviendra une question de survie d’en utiliser?», s’interroge M. Lafontaine.

 

Le député Drouin partagé

Juste avant d’entrer pour une réunion du comité permanent sur l’Agriculture et l’agroalimentaire, ce mardi, le député libéral Francis Drouin, particulièrement concerné par cet enjeu dans sa circonscription de Glengarry-Prescott-Russell, se montrait partagé.

Le député fédéral de Glengarry-Prescott-Russell, Francis Drouin. Archives #ONfr

«Je sympathise avec les producteurs laitiers. Je sais que ça a été des moments stressants pour les derniers dix ans avec tous les accords commerciaux. Mais là, c’est fini. Tous les accords majeurs ont été signés avec l’Europe, les Américains et l’Asie. Dans les circonstances, je suis satisfait. Je sais que c’était très difficile. Le premier ministre et la ministre Freeland ont fait tout leur possible pour garantir le meilleur accord pour le Canada et pour les producteurs laitiers. L’industrie laitière va survivre à long terme. La gestion de l’offre est là pour rester. Autant je peux être déçu par les concessions qui ont été faites, autant je me ravis, car la relève agricole est assurée.»


«J’ai milité pour zéro concession, mais j’ai seulement une voix, je n’ai pas un droit de veto» – Francis Drouin


Soulignant les compensations qui seront mises en place, le député franco-ontarien se voulait confiant pour sa circonscription.

«Il n’y a pas une production laitière qui va fermer à cause de cet accord. On le voit ces dernières années, malgré les incertitudes, il y a beaucoup de productions laitières qui se sont agrandies. C’est une industrie qui ne cesse de croître, mais aussi qui change. Celles et ceux qui auront choisi d’investir auront un avenir prospère.»

 

 


POUR EN SAVOIR PLUS:

La gestion de l’offre, un enjeu dans l’Est ontarien

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Benjamin Vachet
Benjamin Vachet
bvachet@tfo.org @BVachet

Originaire de France, Benjamin Vachet vit au Canada depuis plus de douze ans. Titulaire d'un baccalauréat en Administration économique et sociale et d'une maîtrise de journalisme, il a commencé sa carrière en France, avant de la poursuivre au Canada. Il a travaillé pour les hebdomadaires Le Reflet, puis L’Express Ottawa et pour la radio francophone d’Ottawa, Unique FM. Il a rejoint le Groupe Média TFO en 2014. Passionné de politique ontarienne, fédérale et internationale, Benjamin cumule plus de treize années d’expérience en presse écrite, radio et télévision.