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Michelle O’Bonsawin, l’Autochtone et Franco-Ontarienne à la Cour suprême

Temps de lecture : 6 minutes

[LA RENCONTRE D’ONFR+]

OTTAWA – Née dans le Nord de l’Ontario, la Franco-Ontarienne Michelle O’Bonsawin est devenue le mois dernier, la première juge autochtone à être nommée à la Cour suprême. Auparavant, en 2017, elle était la première juge abénakise et la plus jeune à la Cour supérieure de justice de l’Ontario, à l’âge de 43 ans. ONFR+ l’a rencontré cette semaine dans son nouveau bureau à la plus haute cour du pays.

« Vous avez grandi à Hanmer, près de Sudbury, parlez-nous de votre enfance dans le Nord de l’Ontario…

C’est un petit village à l’est de Sudbury, qui est pas mal bilingue, mais autour de Sudbury, il y a les villages de Val Thérèse, Val Caron et Azilda qui sont tous des villages francophones. Je suis allée à l’école élémentaire à Hanmer et ensuite je suis allée au Collège Notre-Dame à Sudbury. C’est la même école secondaire où ma mère est allée quand elle était adolescente. J’ai fait ma 9e et 10e année là et ensuite je suis allée à l’école secondaire catholique Champlain à Chelmsford. J’étais la première diplômée de la 13e année, car c’était une nouvelle école secondaire.

Quand vous étiez jeune, vous dites avoir connu des personnes « intolérantes et insensibles à l’égard de [votre] héritage autochtone et francophone ». Comment avez-vous vécu cela ?

Quand on était dans un groupe, les anglophones étaient majoritaires et nous envahissaient, alors on devait parler anglais pour leur plaire. Il y avait beaucoup de ça lorsqu’on était plus jeune. Comme personne bilingue, on parlait en anglais pour les accommoder. Mais, j’ai été dans des écoles francophones où je pouvais vivre comme francophone et parler en français à la maison.

Vous avez dit lors de votre comparution devant les élus et sénateurs qu’avant d’être autochtone et franco-ontarienne, vous êtes d’abord une juge et ensuite une femme. Pourquoi est-ce que c’était important pour vous de dire ça ?

Il y en a plusieurs qui m’ont dit que, vu que j’étais autochtone, j’allais avoir des préjugés et toujours tomber d’un certain côté. J’ai fait la distinction, car je me vois comme une juge impartiale. Je me vois pas nécessairement comme une femme bilingue autochtone, mais comme juge en premier. Toutes mes expériences de vie et mon historique comme femme autochtone vont quand même nourrir mes décisions, mais ça ne veut pas dire que mes décisions vont tomber d’une certaine façon à cause de mon historique. C’est primordial en tant que juge que je reste impartiale.

Michelle O’Bonsawin tient à donner une voix aux personnes silencieuses. Archives ONFR+

Vous avez écrit dans votre questionnaire de votre processus de nomination que vous aviez pris conscience en tant qu’avocate « d’offrir une voix forte et une représentativité à ceux qui ne peuvent pas parler pour eux-mêmes ». Sentez-vous que c’est un choix ou un devoir ?

Je pense qu’avec les postes que j’ai eus, c’est plus un devoir. Je pense à ceux qui n’ont pas de voix ou qui sont plus silencieux. Quand on atteint un tel niveau, quant à moi, c’est vraiment obligatoire d’en parler et de partager nos expériences de vie. Parler de la francophonie, les personnes autochtones et la santé mentale sont des choses qui me sont très importantes.

Depuis votre rencontre avec Justin Trudeau le 27 août, s’en est suivie l’annonce de votre nomination deux jours plus tard. Ensuite, votre passage en comité parlementaire, votre assermentation le 1er septembre et vous revenez récemment d’une semaine à Québec où la Cour suprême a siégé. Avez-vous eu le temps de souffler dans le dernier mois ?

Pas vraiment (Rires). Il y avait toujours quelque chose chaque semaine (…) Mais je me sens totalement choyée de venir chaque matin et je me dis : « Wow, je m’en vais travailler à la Cour suprême. C’est un rêve. »

On a senti vraiment une fierté dans la communauté autochtone et abénakise notamment d’Odanak ainsi que dans la lignée des O’Bonsawin avec votre nomination. Avez-vous eu le temps de parler un peu avec vos proches et ces personnes des communautés ?

J’ai beaucoup parlé avec ma famille de la région de Sudbury et c’était comique, car on leur a demandé : « Hey, Michelle O’Bonsawin, la connaissez-vous ? » J’ai eu tout plein de commentaires de tantes et de cousines qui étaient vraiment touchées que le monde veuille savoir qui était Michelle O’Bonsawin. En revenant de Québec, mon mari et moi nous sommes justement arrêtés à Odanak pour voir Richard (Richard O’Bonsawin, chef du conseil des Abénakis d’Odanak). C’était important pour nous d’avoir du feedback des gens et ça fait chaud au cœur de savoir qu’ils étaient derrière ma nomination.

La juge abénakise estime que la journée du 30 septembre est capitale. Archives ONFR+

C’est aujourd’hui la deuxième édition au Canada de la Journée nationale de vérité et de réconciliation. Est-ce que ça a une signification particulière pour vous cette journée-là ?

Oui absolument. Moi je trouve que ça met de l’avant tout ce qui est arrivé avec les pensionnats. On l’a vu beaucoup plus dans les nouvelles récemment avec les retrouvailles qu’ils ont faites dans l’Ouest et c’est important que les jeunes et la population canadienne puissent comprendre l’impact des pensionnats sur les personnes autochtones et les traumatismes intergénérationnels. Ça met le point sur les séquelles de ce qui est arrivé à nos gens et les familles de ces gens qui ont été à ces écoles-là.

Est-ce que vous entendiez beaucoup parler d’histoires autour des pensionnats quand vous étiez plus jeune ?

C’était plus tôt caché. Ce n’était pas quelque chose dont on discutait. Ma cousine m’a dit qu’à Odanak, c’était plus une école de jour et non une école résidentielle (…) Mais c’est quelque chose qui est vraiment ressorti avec les différentes commissions qui ont eu lieu et mis de l’avant par la Commission de vérité et réconciliation avec l’honorable Murray Sinclair. Je recommande à tous de lire le sommaire exécutif de la Commission parce que ça décrit de façon assez brève et claire l’impact des pensionnats.

Michelle O’Bonsawin est l’une des neuf juges bilingues de la Cour suprême. Crédit image : TFO

Est-ce que les échanges avec vos collègues se font en français derrière les portes à la Cour suprême ?

Nous sommes maintenant neuf juges bilingues et ma langue première c’est le français alors lorsque je m’adresse à mes collègues, 90 % du temps, je parle en français… Dans mon petit temps limité ici, ça se passe en français. Je parle en français à mon adjointe exécutive et avec mon huissier-audiencier. Je dois dire que lorsque je suis dans un milieu où je peux parler ma langue, je parle ma langue.

Vous dites que vos enfants sont bilingues et que ça se passe en français chez vous. En quoi est-ce important à vos yeux ?

Nous sommes minoritaires et notre langue est importante à conserver. C’est comme ma langue abénakise. C’est une langue que peu de gens dans ma communauté Odanak parlent maintenant. C’est pour ça que c’était vraiment important pour moi d’apprendre avec un groupe qui revitalise notre langue. Je veux m’assurer comme francophone que l’on vit dans notre francophonie.

Il existe, notamment dans le Canada anglophone, des gens qui estiment que ce n’est pas possible de concilier la diversité et le bilinguisme à la Cour suprême. Avez-vous l’impression d’avoir percé le plafond de verre ?

Il se pourrait, mais je peux juste parler de ma part. Ça a toujours été important pour moi d’être bilingue. Je ne peux pas vraiment rentrer dans la question politique mais, pour moi, ça a toujours été primordial d’être francophone et de parler ma langue. Être bilingue m’a toujours aidé dans ma carrière. »

Mme O’Bonsawin était juge à la Cour supérieure de l’Ontario depuis 2017. Crédit image : TFO

LES DATES-CLÉS DE MICHELLE O’BONSAWIN :

1974 : Naissance à Hanmer

1998 : Obtient son baccalauréat en droit (Common law) de l’Université d’Ottawa

2009 : Devient avocate générale au Groupe des services de santé Royal Ottawa

2014 : Obtient sa maîtrise en droit à Osgoode Hall

2017 : Devient juge à la Cour supérieure de l’Ontario

2022 : Nommée juge à la Cour suprême du Canada

Chaque fin de semaine, ONFR+ rencontre un acteur des enjeux francophones ou politiques en Ontario et au Canada.

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