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Mishka Lavigne, à la recherche d’un Havre de paix

Temps de lecture : 5 minutes

[LA RENCONTRE D’ONFR+] 

OTTAWA – Jeudi prochain, Mishka Lavigne recevra officiellement le Prix littéraire du Gouverneur général en théâtre francophone. Une récompense pour sa pièce Havre aux Éditions L’Interligne qui lui permet d’accéder au cercle très fermé des Franco-Ontariens honorés par le gouverneur général. Avant le grand jour, ONFR+ a voulu mieux connaître la genèse de cette pièce dont l’écriture balance entre Ottawa et… Sarajevo, théâtre de la période la plus sombre de la guerre en Yougoslavie.

« Première question un peu banale, mais comment avez-vous réagi, le 29 octobre, au moment d’apprendre que vous remportiez le Prix du gouverneur général.

J’ai pleuré un peu (Émue). J’étais en état de choc. Déjà de savoir qu’on est nominé est très excitant. Je n’ai pas su tout de suite que j’étais nominée. Les médias sociaux explosaient, et l’avaient annoncé quand je dormais.

Est-ce que votre vie a changé depuis le 29 octobre.

Ça n’arrête pas ! J’ai énormément de demandes d’entrevues. Je fais aussi des rencontres intéressantes, que je n’aurais pas faites sans ce prix. Ça m’a permis de rencontrer des gens, de recevoir des félicitations. La semaine prochaine, on aura l’opportunité, les vainqueurs francophones et anglophones, de tous se rencontrer à Ottawa.

Comment est partie l’idée pour la rédaction de Havre ?

J’avais plusieurs questionnements. Je pars généralement d’une série d’images ou d’idées. Souvent, ça part à 12, et ça finit à trois. Quand j’ai commencé sur Havre, j’avais l’idée du deuil privé d’une personnalité publique.

L’autre idée, je voulais beaucoup parler d’amitié, car c’est quelque chose qu’on voit peu au théâtre. On voit beaucoup de pièces qui parlent d’amour mais moins de relations amicales. Ça manque aujourd’hui. C’est quelque chose qu’on voit un peu plus au cinéma, car il peut y avoir plus de personnages que sur une scène.

Rappelons que votre pièce Havre traite d’une histoire d’amitié entre Matt, un jeune ingénieur à la recherche de ses parents biologiques vivant en Yougoslavie, et Elsie, une professeure de littérature, fille d’une auteure mondialement connue. On est surpris en tant que lecteur que leur relation ne devienne jamais amoureuse…

C’est ça qui est important ! Dans la relation d’Elsie et Matt, même s’ils ne doivent pas se revoir à la fin, c’est pas grave. C’est une rencontre magique entre deux personnages qui ont besoin l’un de l’autre mais ils ont un cheminement personnel à faire, pour vaincre leur deuil, tout en pouvant compter sur l’appui de l’autre réciproquement !

La dramaturge gatinoise, Nishka Lavigne, pose sans sourire.
La dramaturge gatinoise, Nishka Lavigne. Crédit photo : Jonathan Lorange.

Vous avez commencé le projet en 2015, et justement l’un des faits marquants de votre pièce, c’est ce trou au milieu de la route à Ottawa. Est-ce que les trous à répétition à cette époque vont ont inspiré ?

(Rires). Quand j’ai commencé à écrire la pièce, c’était l’été du gros trou sur la rue Rideau. Ça a été un flash d’inspiration. Avant de commencer à l’écrire sur le papier, je n’arrivais pas à trouver une façon pour que mes deux personnages se rencontrent. L’idée du trou est venue m’inspirer.

Est-il une métaphore de l’âme humaine ?

Oui, le trou symbolise une absence, un vide, mais aussi une cicatrice, car cela va laisser une marque dans la rue. C’est une trace physique, comme un cratère.

Pourquoi avoir choisi comme cadre en partie la Yougoslavie. Rappelons que votre personnage Matt a immigré au Canada, enfant, en fuyant le conflit à Sarajevo, tandis que la mère d’Elsie a écrit justement le livre Havre qui avait pour cadre Sarajevo.

Dans le processus d’écriture, j’ai fait énormément de recherches sur le conflit en Yougoslavie. Je voulais parler de ça, car c’est la guerre de mon enfance. Il y a eu une grosse vague d’immigration yougoslave après le siège de Sarajevo en 1995. J’ai eu une certaine fascination pour ces enfants qui du jour au lendemain étaient dans nos classes, et qui avaient complètement autre chose qui avait forgé leur identité.

Et pourquoi ce titre Havre ?

Pour plusieurs sens, tout d’abord le havre dans la tempête, mais aussi l’idée que deux personnes se rencontrent et cela va créer un moment de calme.

La dimension du deuil est très présente dans votre livre, pourquoi ?

Parce qu’il y a quelque chose d’universel dans le thème du deuil, qui parle à tout le monde. J’ai eu un deuil dans ma vie. Je sais que cela provoque une cassure nette avec un avant et un après.

On remarque que votre pièce a beaucoup de flash-back, peu de didascalies, et seulement deux personnages. Peut-on dire que c’est un style particulier pour une dramaturge ?

Il y a beaucoup de monologues croisés, de monologues et de scènes de dialogues. Je travaille beaucoup avec le monologue actif, au présent, et avec le monologue croisé. Ça me permet de montrer les points de rencontres entre les différents personnages.

Un des conseillers avec lequel j’ai travaillé sur Havre, Antoine Côté Legault, a décrit mon théâtre comme à tresse, où des trajectoires séparées se croisent à différents moments puis s’éloignent à différents moments pour finalement arriver à un endroit où tout converge.

Pour la rédaction de votre pièce, vous vous êtes rendue à Banff en résidence d’écriture au Banff Centre for the Arts, qu’est-ce que cela vous a apporté ?

C’est vraiment du temps à soi pour seulement écrire, dans un lieu coupé du monde. Les repas sont fournis, le lieu est exceptionnel. Ce qui est vraiment fantastique, c’est la rencontre avec les autres artistes, pas forcément des auteurs, mais aussi des danseurs, des artistes visuels. Au Centre for the Arts, il y a les espaces communs où tu rencontres des artistes qui travaillent sur une autre chose.

Source : Twitter

Pourquoi écrire au final ?

Pour moi, l’écriture, l’art, le théâtre, ce sont les moyens de parler aux gens, des moyens d’être des humains qui parlent à des humains, une manière de montrer que les choses nous rassemblent plus que nous divisent.

Quel est le rôle principal de l’écrivain dans la société dans laquelle on vit ?

Ça revient un peu sur l’art. On regarde le monde dans lequel on vit. C’est facile de tomber dans les sinistres, à cause l’environnement, de la politique, de la guerre, mais l’art aura toujours un pouvoir de rassembler et de parler aux gens !

Vous êtes auteure, mais aussi traductrice, quelle est la différence dans le travail ?

Quand on traduit une pièce, c’est pour qu’elle soit jouée sur scène. C’est un travail de table avec les comédiens, voir comment ça fonctionne au niveau du rythme, de la parole, et la mise en scène.

Pour la traduction de la poésie, il faut savoir faire passer les émotions dans une autre langue. La poésie est la chose la plus difficile à traduire, car il y a un travail de langue qui passe par les sonorités et le rythme.

Avez-vous eu des modèles, des gens qui vous ont motivés à écrire ?

J’écris depuis longtemps, et j’ai beaucoup de modèles. Il y a Evelyne de la Chenelière, Réjean Ducharme sur lequel j’ai fait ma thèse de maîtrise. J’aime beaucoup Margaret Atwood, qui d’ailleurs a inspiré le personnage de la mère d’Elsie dans Havre. J’aime aussi Douglas Coupland, David Paquet, Emma Haché qui a une superbe plume, et Esther Beauchemin.

Vous avez écrit pour une maison d’édition franco-ontarienne. Vous considérez-vous franco-ontarienne ?

J’ai grandi du côté de l’Outaouais, mais j’ai fait mes études à l’Université d’Ottawa, avec un baccalauréat en théâtre et une maîtrise en création littéraire. Ma pratique est beaucoup ancrée en Ontario français et dans la francophonie canadienne, et les espaces de production sont du côté d’Ottawa depuis que ma carrière a commencé. »


LES DATES-CLÉS DE MISHKA LAVIGNE

1984 : Naissance à Gatineau

2009 : Maîtrise en création littéraire à l’Université d’Ottawa

2016 : Publication de la pièce Cinéma aux Éditions L’Interligne 

2017 : Monologue Vigile écrit pour le Théâtre Rouge Écarlate d’Ottawa

2019 : Publication de Havre, aux Éditions L’Interligne, et obtient le Prix littéraire du Gouverneur général en théâtre francophone pour cette pièce.

Chaque fin de semaine, ONFR+ rencontre un acteur des enjeux francophones ou politiques en Ontario et au Canada.

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