Immersion dans le Campus Saint-Jean, un moteur universitaire francophone en pleine croissance
[ALBERTA, L’OUEST FRANCOPHONE]
EDMONTON – Le Campus Saint-Jean deviendrait-il trop petit? Plus d’un millier d’étudiants le fréquentent, un chiffre qui pourrait doubler d’ici six ans. ONFR s’est glissé dans les couloirs de l’établissement pour en saisir les attraits dans une province à large majorité anglophone.
La vie universitaire ne s’arrête pas à la fin des cours comme en témoignent, ce jeudi en fin d’après-midi, des étudiants qui investissent progressivement les sièges de l’amphithéâtre du campus. Aujourd’hui, on clôture le Mois de l’histoire des Noirs. Demain, on ouvrira celui de la francophonie. Dans ce « village dans le village », les événements s’enchaînent dans un tourbillon de projets où l’académique se mêle au communautaire.
Hope Anaky écoute, les yeux rivés vers l’estrade, attentive à la conférence du moment qui décortique les ressorts de la double minorité, linguistique et culturelle. Étudier en français en Alberta a longtemps été une source d’inquiétude pour sa famille, confie cette étudiante en science politique.
« En venant ici en tant qu’immigrants, nos parents veulent qu’on s’intègre dans la communauté le plus rapidement possible, et donc qu’on parle anglais, mais j’ai décidé de continuer mes études en français parce qu’il y a une communauté vivante et que ça m’ouvre plus d’opportunités. »

Depuis sa création, le campus use fortement de cette double carte de visite français-anglais pour attirer toujours plus d’étudiants en quête d’une carrière bilingue adossée à un diplôme de l’Université de l’Alberta, qui figure dans le top-3 des universités canadiennes.
« On a toujours été ici pour assurer une vitalité dans la francophonie, jouer un rôle vital au maintien de la langue française, c’est ça qui constitue notre noyau dur », affirme le doyen, Jason Carey, dans un contexte de recul du poids démographique des francophones en Alberta.
Ici, on forme la relève (en personne et en ligne) dans les arts, les sciences infirmières ou encore l’éducation à travers la faculté qui concentre les cycles universitaires, mais aussi un centre collégial qui permet d’acquérir des compétences plus techniques dans des secteurs en manque de main-d’œuvre, comme la santé et la petite enfance.
Depuis l’année passée, un doctorat transdisciplinaire, plutôt populaire, parachève cet écosystème académique.
Le Campus s’appuie sur une école de langue qui assure le niveau de français et d’anglais, ainsi qu’une antenne à Calgary, la plus grande ville de la province. « On songeait à le fermer il y a quelques années quand il y avait 15 à 20 personnes… Maintenant qu’on est rendu à 276 étudiants, on pense au contraire à le déménager dans un endroit plus spacieux où on pourrait greffer des programmes du centre collégial », rapporte M. Carey.
Objectif : 1500 étudiants à Edmonton, 500 à Calgary
Ce qui frappe au premier abord, c’est la taille humaine du campus, divisé en deux pavillons. Un univers qui plait à Hope Anaky : « J’aime cette proximité avec les professeurs. Ça nous pousse à la curiosité, au savoir, à la réussite, à s’impliquer nous aussi », s’enthousiasme celle qui assure des tâches d’assistante aux événements dans l’établissement et souhaite intégrer le programme de guide parlementaire à Ottawa.
« En 2022, on était à peu près 630 étudiants contre presque 1300 maintenant, compare le doyen. Notre cible en 2032 de 2000 étudiants, dont 500 à Calgary, est très atteignable compte tenu de la croissance actuelle, et je pense que ce sera plus que ça. Des discussions sont en cours avec l’université concernant un nouvel édifice qui répondrait aux besoins à long terme. »
En coulisses, Saint-Jean joue sa réputation, explique Jason Carey : « On avait d’excellents programmes, mais on semblait être le poster de ce qui allait mal dans les institutions postsecondaires en milieu minoritaire, lorsque je suis arrivé ici. L’Université de l’Alberta s’est engagée en 1976 à protéger l’éducation postsecondaire en français dans la province et cet engagement est encore plus fort maintenant, grâce à nos partenaires et notre impact national et international. »
Le Campus a bâti ces dernières années des ponts avec le Maroc, la Tunisie, le Sénégal, la France, la Belgique… « On est un peu partout en termes d’échanges d’étudiants, d’enseignement, mais aussi de recherche. »
Enseigner en français, un acte de résistance
« Enseigner ici, c’est un peu résister à une certaine culture politique, lance d’emblée la professeure Valérie Lapointe Gagnon. Pas plus tard que l’été passé, un député de Red Deer a insulté les francophones en disant que le français n’avait pas de valeur en Alberta. On est un lieu de résistance face à ce discours. »
Elle fait partie de la trentaine d’enseignants-chercheurs du campus. « Ce n’est pas énorme pour une faculté qui a plus de 1000 étudiants et qui a l’ambitieuse visée de répondre à de grands besoins. Au-delà d’enseigner, on anime une vie en français. Ça prend de petites poches de français, comme le quartier où nous sommes (…) dans une province qui n’est pas forcément au diapason du bilinguisme », considère-t-elle, en écho à la tentation du séparatisme, dans l’air du temps.

« Dans les années 90, il y avait 25 professeurs pour 400 étudiants. On est 29 aujourd’hui, alors que les étudiants ont doublé. Il y a plus de chargés de cours qu’à l’époque, mais on ne peut pas construire quelque chose dans le long terme sur de la précarité. Il faut être dans la prévisibilité », ajoute-t-elle.
D’autant qu’une autre tâche occupe une place centrale chez les profs : la recherche. Et, en milieu minoritaire, les chercheurs francophones se voient confrontés à l’obstacle de l’accès aux ressources.
« La ressource repose souvent sur les épaules d’une seule personne. Il suffit qu’elle parte pour que tout s’effondre », observe la professeure. Quant à la part du français dans la littérature, « elle s’érode (…) Les revues bilingues le sont de moins en moins. Sans compter que les recherches sur la francophonie canadienne ne sont pas très bien subventionnées par le gouvernement fédéral. »
Elle est convaincue que l’Université doit développer des chaires de recherche afin de créer un dynamisme intellectuel capable d’influencer les politiques publiques, comme on en voit en Ontario ou au Nouveau-Brunswick.

Alors que le financement des universités traverse une période trouble partout au pays, le Campus Saint-Jean, lui, est passé relativement au travers en s’appuyant sur une clientèle majoritairement domestique, là où d’autres ont fortement parié sur les étudiants internationaux.
Mais l’institution n’est pas exempte de défis, comme celui de son autonomie menacée puis finalement préservée, lors de la restructuration de l’université en 2020. En 2023, l’installation d’un panneau unilingue en lieu et place d’un panneau bilingue avait fait polémique. Plus récemment, en 2025, la direction a dû jouer aux équilibristes entre identité et inclusivité, au moment de rénover ses bâtiments. Le recouvrement d’une fresque historique avait suscité le malaise dans la communauté, alors vécu comme une atteinte à l’ADN du campus.
« On devait tirer parti de tout l’espace disponible pour l’enseignement, notre mission primaire, justifie sur ce dernier point le doyen de l’institution fondée en 1908 par les pères Oblats. Plusieurs salles ont dû être rénovées pour en faire des salles de classe et ça a froissé certaines personnes. On en est conscient. C’est pour ça que nous avons entrepris un processus de consultations pour raconter l’histoire du Campus Saint-Jean, faire progresser cette histoire-là afin qu’elle rejoigne tout le monde, sachant qu’une grande part de la population étudiante vient d’anciens pays colonisés. On espère qu’à la fin, la communauté réalisera que tout le monde y gagne. »

Après ses études, Hope Anaky envisage de s’orienter vers une maîtrise ici au Campus Saint-Jean ou à Ottawa pour faire du droit. Elle imagine apporter sa pierre à la communauté francophone minoritaire d’Edmonton.
« Peut-être une carrière en leadership au sein de la communauté d’Edmonton, afin d’avoir un impact concret à court et long terme », conclut-elle avant de reprendre le chemin des cours.
Avec la contribution de Jacques-Normand Sauvé à la recherche.
Tout au long du Mois de la francophonie, ONFR vous fait découvrir les différentes facettes de la francophonie albertaine à travers reportages et entrevues, sur onfr.org et notre chaîne YouTube. À lire également : notre reportage à Edmonton, la Rencontre d’ONFR avec Nathalie Lachance, présidente de l’ACFA, notre entrevue avec la ministre Tanya Fir et notre sujet sur le séparatisme.