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Amanda Simard : les secrets de la crise

Temps de lecture : 6 minutes

TORONTO – Amanda Simard est devenue l’un des symboles de la crise linguistique. Du jour au lendemain, elle a été propulsée à l’avant-scène et ses actions ont fait parler d’elle d’un océan à l’autre. Alors que la poussière retombe tranquillement, elle lève le voile sur certains des jours les plus sombres de sa jeune carrière politique.

ÉTIENNE FORTIN-GAUTHIER
efgauthier@tfo.org | @etiennefg

Lundi 15 novembre, 13h30. Le ministre des Finances de l’Ontario, Vic Fedeli, se lève en chambre. Il livre son discours et fait état de la santé économique de la province. Il ne fait alors aucune mention de l’abandon du projet de l’Université de l’Ontario français et de l’élimination du Commissariat aux services en français. Mais au même moment, la nouvelle commence à sortir dans les médias. Les Franco-Ontariens sont estomaqués.

Pendant ce temps, Amanda Simard, la seule députée franco-ontarienne du gouvernement Ford, encaisse le choc, assise à peine trois rangées derrière le ministre. Elle venait d’apprendre la nouvelle, seulement quelques minutes plus tôt.

Pourtant, à midi, tous les députés du caucus avaient été conviés à une grande réunion pour leur présenter le plan économique du gouvernement. À aucun moment pendant cette réunion à huis clos, il ne sera question des coupes francophones, révèle Amanda Simard. Des rumeurs circulaient néanmoins sur l’abolition de certains postes d’officiers indépendants de l’Assemblée législative, dont celui de François Boileau [commissaire aux services en français].

« Après la réunion, j’ai été voir le chef de cabinet du premier ministre. Il ne m’a rien dit. En fait, on dirait que personne ne voulait rien me dire. Pourtant, certains membres du caucus semblaient au courant. Un adjoint parlementaire d’un autre ministère le savait ! J’ai finalement appris entre les branches que le commissariat et l’université seraient coupés. Les deux ! J’étais sans mot », raconte-t-elle, dans une longue entrevue accordée à #ONfr.

Comme le ministre des Finances, Vic Fedeli, est sur le point de prendre la parole en chambre, Amanda Simard s’y dirige rapidement. « J’ai marché de la salle du caucus à la chambre, sous le choc. Je me disais : « Oh, mon dieu ! Oh, mon dieu ! Qu’est-ce qu’on vient de faire ? » Je n’ai pas été capable d’écouter le discours, je savais que c’était une énorme gaffe », raconte-t-elle, bien consciente du poids qui tombait soudainement sur ses épaules à titre de seule députée franco-ontarienne du gouvernement.

Les sept jours d’enfer d’Amanda Simard

Il aura fallu sept jours à Amanda Simard pour dénoncer publiquement les coupes francophones du 15 novembre, le « Jeudi noir de l’Ontario français ». Elle le dit aujourd’hui : cette semaine aura été l’une des plus difficiles de sa vie.

« Les premiers jours, j’ai essayé de comprendre le raisonnement à l’origine des coupes, mais personne n’avait les chiffres », affirme celle qui était pourtant adjointe parlementaire à la ministre déléguée aux Affaires francophones, Caroline Mulroney.

Amanda Simard exige de rencontrer l’entourage du premier ministre. Elle veut comprendre les raisons de la décision. On lui sert, à elle aussi, les arguments répétés sur la place publique : après le passage des libéraux et un déficit de 15 milliards, des choix difficiles doivent être faits.


« Je peux vous dire que le premier ministre n’est pas le seul à dire que les francophones sont juste une autre minorité ethnique. Ce n’est pas juste lui qui dit ça » – Amanda Simard


Avant d’interpeller directement Doug Ford, elle rencontre Caroline Mulroney. « Je voulais lui expliquer mon état d’esprit. Je lui ai dit : « C’est une grave erreur ». Mais elle restait sur son argumentaire en me répétant « Amanda, il faut le faire ». J’étais surprise. De dire ça publiquement, c’est une chose, mais elle semblait vraiment croire que c’était la bonne chose à faire », raconte la députée de Glengarry-Prescott-Russell.

Ultimement, c’est à Doug Ford qu’elle ira partager son insatisfaction. « Doug Ford, on peut avoir une conversation franche et très directe avec lui. Mais ce n’est pas juste lui qui prend des décisions et c’est malheureux, car c’est lui le premier ministre. Il y a toute une équipe non élue autour de lui », dit-elle, candidement, à propos de la garde rapprochée du premier ministre.

Au terme de la réunion, une conclusion s’impose : « Doug Ford ne semblait pas comprendre l’importance de nos institutions et l’attachement des Franco-Ontariens pour ces institutions ».

Pour la réconforter, ses pairs conservateurs lui disent que les coupes francophones n’auront pas d’impact sur sa réélection.

« Ma famille conservatrice me disait que les électeurs n’allaient plus s’en souvenir dans trois ans. Eux ne pensaient qu’à leur réélection ! », lance-t-elle, choquée. Quant au vote sur le projet de loi 57, qui officialisait la disparition du Commissariat indépendant aux services en français, une solution toute faite avait été pensée pour elle. « On me suggérait de m’absenter pour le vote », rapporte-t-elle. Une option inacceptable, selon Amanda Simard.

Du silence aux critiques

Pendant ce temps, les Franco-Ontariens se mobilisent et leur colère s’abat aussi sur la jeune députée de 29 ans.

« C’est l’une des périodes les plus difficiles que j’ai vécue. Les gens étaient fâchés et beaucoup l’étaient contre moi. Beaucoup de gens ont interprété mon silence comme une preuve que j’appuyais la décision du gouvernement. Mais j’essayais de travailler en coulisse, je ne pouvais pas en parler », explique-t-elle, en référence à plusieurs courriels envoyés et ses rencontres au sein du gouvernement.

Le mercredi 21 novembre, elle n’en peut plus et dénonce publiquement les coupes, exigeant que son gouvernement recule.

« Quand est venu le temps de dénoncer, ça a été facile. Je ressentais la même colère que ma communauté. J’étais simplement alignée avec mon monde », raconte-t-elle.

Deux jours après sa sortie publique, Doug Ford tente de calmer la crise en annonçant la création d’un poste de commissaire aux services en français au sein du bureau de l’ombudsman, d’un poste de conseiller à la francophonie au sein du bureau du premier ministre et la transformation de l’Office des Affaires francophones en ministère. Amanda Simard apprend ce revirement en même temps que tout le monde et considère l’offre inacceptable.

« La politique, c’est sale »

En dénonçant les coupes publiquement, elle devient le symbole de la lutte des Franco-Ontariens. L’émission québécoise Tout le monde en parle dédie un segment à la crise linguistique, elle est ajoutée à la liste des invités.

Lundi 26 novembre, au lendemain de la diffusion de son entrevue à Tout le monde en parle, Amanda Simard assiste à un événement à Toronto. La députée rencontre discrètement des journalistes. Le parti semble en colère, elle craint une contre-attaque de sa propre famille politique, leur dira-t-elle, dans une tentative de se protéger.

« À ce moment-là, je me disais : « Je ne connais pas ces gens-là, je ne sais pas de quoi ils sont capables ». On m’avait indiqué clairement qu’il y aurait des conséquences sévères à ma sortie publique. La politique, c’est sale. Les gens inventent des histoires. Je vivais l’incertitude », raconte-t-elle maintenant.

Il faut dire que 48 heures plus tôt, elle venait d’être le sujet d’une rumeur, qui ne laissait rien présager de bon. Le vendredi 23 novembre au soir, les réseaux sociaux s’enflamment : Amanda Simard serait sur le point de claquer la porte du Parti progressiste-conservateur pour se joindre aux libéraux. Une conférence de presse serait prévue pour 21 heures. Plusieurs journalistes partagent l’information.

« Je me suis dit : « Ils sont bien dans les patates ! » J’étais avec deux amies au restaurant, on était en train de souper à Hull, car je voulais sortir de la bulle d’Ottawa. Et je vois sur Twitter que je serais en train de planifier un point de presse qui allait avoir lieu dans une heure ! », raconte-t-elle, encore abasourdie.

Était-ce une tentative des progressistes-conservateurs de la pousser vers la porte en l’associant aux libéraux ? « Je ne sais pas d’où ça venait. Peut-être voulait-on provoquer quelque chose chez moi ? », lance-t-elle.

La députée Amanda Simard. Crédit image : Étienne Fortin-Gauthier

Sans personnel politique à Queen’s Park, elle devra affronter seule la presse les jours suivants. Poursuivie par les médias, elle tente de se protéger, au cœur d’une tempête médiatique où elle symbolise la première fissure dans l’unité des troupes de Doug Ford.

En apparence seule, elle révèle pendant cette période difficile avoir pu compter sur plusieurs mentors aux noms bien connus et avoir reçu l’appui de plusieurs personnalités. Jean-Marc Lalonde [ancien député provincial libéral de Glengarry-Prescott-Russell], David Braley [ancien sénateur et proche de Stephen Harper], Suzanne Fortin-Duplessis [ancienne députée conservatrice et sénatrice], et Hugh Segal [ancien sénateur et stratège conservateur fédéral] sont du nombre. Il y a aussi Francis Drouin, l’actuel député libéral fédéral de Glengarry-Prescott-Russell, qui l’appuie.

« C’est une bonne personne. Il a compris que pour le bien des gens de notre circonscription, il n’y a pas de couleur politique », se réjouit-elle. « Et il faut le dire, les libéraux ont toujours été plus sensibles aux questions francophones », d’ajouter la nouvelle députée indépendante, qui aujourd’hui doit se tailler une nouvelle place au sein de l’Assemblée législative.

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