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Élections ontariennes : une campagne ratée ?

Temps de lecture : 5 minutes

La première campagne provinciale post-pandémie touche à sa fin, mais selon des experts il est déjà possible de conclure que celle-ci a raté son objectif. Entre tentatives de campagne de salissage entre les partis et manque de transparence, cette campagne n’aura pas permis de captiver l’attention des électeurs.

Si lors des dernières élections provinciales de 2018, les libéraux étaient très impopulaires après 15 ans de règne et un grand besoin de changement se faisait sentir, ce n’est pas le cas pour ces élections selon Alex Marland, professeur en sciences politiques de l’Université Memorial de Terre-Neuve.

« Il n’y a pas de grand appétit pour le changement et c’est ce qui explique la manière dont les partis ont orchestré leur campagne », nous confie-t-il. Une autre constatation du chercheur est que les syndicats n’ont pas beaucoup participé à ces élections, contrairement aux précédentes.

Il l’explique en partie par le fait que « le gouvernement sortant a réussi à faire passer des législations qui limitaient la capacité d’organismes tiers à dépenser de gros montants dans les campagnes de communication » ajoute-t-il.

Le spécialiste en marketing, chef de création et président de l’entreprise torontoise GWP Brand Engineering, Philippe Garneau va même jusqu’à dire qu’« il manque d’intérêt, il manque de tout presque dans cette campagne  » et que « les électeurs s’en fichent de ces élections ».

Il l’explique en partie en raison du choix des partis adverses de consacrer une grande partie de leur communication autour de la critique de la gouvernance de l’administration Ford.

Gaspillage d’énergie

On a pu le voir durant le premier débat qui s’est tenu à North Bay et qui a vu les chefs des quatre principaux partis se lancer mutuellement des attaques sur la gouvernance passée et des promesses non tenues notamment chez les libéraux et les progressistes-conservateurs.

Entre déterrer de vieilles publications homophobes de candidats et autres scandales dans le placard, le Nouveau Parti démocratique (NPD) et le Parti libéral ont détourné l’attention des électeurs sur les enjeux importants du moment pour la diriger sur de vieilles querelles politiques selon l’expert.

« Le public ne veut pas parler de ce qui s’est passé dans les dernières années, mais de ce qui se passe maintenant » selon Philippe Garneau qui cite notamment l’inflation et la hausse du coût de l’essence dans les sujets d’intérêt des citoyens.

De la même manière, il parle de dissonance cognitive dans le cas de Doug Ford qui consacre beaucoup de son discours à l’annonce de projets d’infrastructures alors que l’emphase de la campagne est mise sur des dossiers comme la santé ou la pénurie de travailleurs par exemple. Il s’agit, selon le chercheur, pour Doug Ford de plaire à son électorat en faisant du populisme.

À droite, Philippe Garneau, spécialiste en marketing, chef de création et président de GWP Brand Engineering et à gauche, Alexandre Sévigny, directeur de la maîtrise en communication à l’université McMaster à Hamilton. Gracieuseté.

Une alliance manquée entre le NPD et le Parti libéral

Selon Alexandre Sévigny, directeur de la maîtrise en communication à l’université McMaster à Hamilton, les partis de l’opposition ont fait une erreur stratégique en s’attaquant entre eux.

Parlant du choix du chef du Parti libéral, le chercheur pense « qu’il perd son temps en attaquant Andrea Horwath au lieu de juste la mettre de côté en disant qu’elle a perdu plusieurs élections pourquoi gagnerait-elle celle-ci ? »

De son côté, le spécialiste en marketing Philippe Garneau, le NPD et le Parti libéral qui s’annoncent chacun comme étant les meilleurs remparts contre une réélection de Doug Ford auraient dû le prouver au public en faisant une alliance.

Il évoque alors le cas de leurs homologues fédéraux, Justin Trudeau et Jagmeet Singh, qui ont annoncé une entente cordiale il y a quelques mois. Pour M. Sévigny, ces attaques mutuelles entre les deux partis bénéficient à Doug Ford qui cherche à récupérer une partie des votes des personnes qui ont voté pour le Parti libéral au fédéral.

L’absence des progressistes-conservateurs

L’avance confortable du parti de Doug Ford dans tous les sondages depuis le début de cette campagne ne fait qu’encourager son manque d’implication dans la campagne et donc influer également sur le cours de la campagne.

Une stratégie courante, dont le gouvernement sortant bénéficie particulièrement lorsque des crises ont traversé son mandat comme ce fut le cas de la pandémie et de la crise afghane ou encore l’invasion de l’Ukraine explique Philippe Garneau.

Il explique, en effet, que le public accordera plus facilement sa confiance au gouvernement sortant qu’il jugera plus à même de diriger le pays face à d’autres crises puisqu’il l’a déjà fait, et ce même si cela s’est fait avec des erreurs de manœuvres.

L’idée c’est de rester calme jusqu’au 2 juin et il va gagner

Philippe Garneau, spécialiste en marketing sur Doug Ford

Selon M. Garneau, ceci est d’autant plus vrai que Doug Ford n’a rien à voir avec la figure du politicien habituel, un entourage controversé, un manque d’aisance en public, peine à improviser et éprouve des difficultés à lire des textes. Il demeure pourtant un grand favori bien qu’« en 2018 personne n’aurait élu Doug Ford pour être le premier ministre dans une pandémie » ajoute-t-il.

De la même manière, la stratégie du parti de Ford d’éviter de participer à des débats locaux et de répondre à des journalistes est claire : « l’idée c’est de rester calme jusqu’au 2 juin et il va gagner » selon Philippe Garneau.

Alex Marland, pense de son côté que le refus de candidats locaux de s’exprimer librement et participer à des débats dans des circonscriptions comme Embrun ou Kapuskasing est une manière pour le parti progressiste-conservateur de laisser encore plus de place à Doug Ford.

Alex Marland, professeur en sciences politiques de l’Université Memorial de Terre-Neuve. Gracieuseté.

Faire campagne en temps de pandémie

Deux semaines après le début de la campagne deux des quatre chefs des principaux partis, Andrea Horvath du NPD et Mike Schreiner du Parti vert avait étés déclarés positifs à la covid-19 et ont donc dû interrompre leur tournée en présentiel.

Selon Alexandre Sévigny, cette période d’interruption de la campagne en présentiel aura des répercussions sur le vote des électeurs.

« Le narratif des partis qui ont dû mettre leur campagne en hiatus et aller en virtuel a été dilué par le fait même que ces reporters ont parlé sur ça ».

Il explique que le porte-à-porte et les visites demeurent essentiels pour maintenir un lien avec le public et que les partis adverses ont pu tirer avantage de leur présence sur le terrain et de la couverture médiatique que celle-ci a pu engendrer.

Des cibles négligées

Même s’il est difficile de le constater avant d’avoir les statistiques de vote, il est possible de voir que cette campagne électorale aura peiné à atteindre les jeunes selon M. Garneau.

Les attaques entre partis en font partie, mais ce qui l’explique c’est aussi les enjeux et la campagne qui vise davantage les boomers, les personnes, les ouvriers et les retraités selon lui.

Et d’ajouter  : « Il leur manque un candidat qui leur donne de l’espoir. »

De leur côté les francophones ont été quelque peu oubliés de la campagne, mais rien de surprenant selon l’expert. Il explique cela par le fait que ceux-ci sont davantage considérés par les partis à travers leur statut de travailleurs que de membres d’une communauté culturelle.

Leur statut minoritaire dans la province en est aussi une raison  : « ils sont vus comme une petite poche et n’attirent pas l’attention des médias anglais », conclut-il.

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