[LA RENCONTRE D’ONFR]
CORNWALL – Rédactrice en chef d’On a le choix, une publication numérique de l’Est ontarien, la journaliste d’origine belge Delphine Petitjean fait vivre l’actualité des Comtés unis de Stormont, Dundas et Glengarry. Une mission d’information menée de concert avec son conjoint depuis la ville de Cornwall.
« Quand et pourquoi avez-vous choisi de créer un média francophone dans l’Est ontarien?
Le projet s’est réellement concrétisé en 2021, notamment avec l’achat du nom de domaine, mais l’idée est née plus tôt. Je porte ce projet avec mon partenaire, Raphaël Machiels. Nous venons tous les deux de Belgique : lui a travaillé en télévision et moi, j’ai une formation en journalisme de presse écrite.
J’ai toujours observé les médias, en Europe comme au Québec après mon arrivée. J’ai été frappée par certaines différences, notamment la place très importante accordée aux chroniqueurs au Québec. En Belgique, même à la radio, l’approche reste très journalistique et factuelle.
Puis est arrivée la pandémie. C’était une période de remise en question. J’ai eu le sentiment que la société devenait très polarisée et que l’opinion prenait souvent le pas sur l’information. Cela m’a donné envie de revenir à l’essentiel : remettre les faits au cœur du travail journalistique et offrir une diversité d’informations pour permettre aux gens de se forger leur propre opinion.
Pourquoi avoir choisi Cornwall pour lancer ce média?
À la base, ce n’était pas un choix professionnel, mais personnel. Nous avons quitté le Québec pour nous installer à Cornwall afin que nos enfants puissent fréquenter l’école francophone. Je savais que créer un média était un pari difficile. Or, il s’est avéré qu’il n’y avait plus de média francophone local depuis 2016. Nous étions donc, sans l’avoir planifié, au bon endroit au bon moment.
Sans compter que la communauté francophone ici est en croissance, notamment grâce à l’immigration. Il y avait clairement un besoin d’information francophone en milieu linguistique minoritaire.
Vos contenus sont publiés en français et parfois en anglais. Comment s’opèrent vos choix linguistiques?
Notre mission est avant tout francophone. Nous essayons de représenter la communauté francophone au maximum. Cela dit, nous évoluons dans une région bilingue. Pour certaines productions, surtout vidéo, nous interviewons des anglophones (avec des sous-titres en français) afin de ne pas limiter l’accès à l’information. Être un média francophone ici, c’est aussi s’adapter à la réalité linguistique locale.
Enjeux sociaux, environnementaux, communautaires… Vous abordez des sujets très variés. Comment définiriez-vous votre ligne éditoriale?
Nous sommes très ancrés localement. À la base, nous sommes un journal écrit, mais nous avons intégré une approche plus documentaire, qui correspond à notre sensibilité. Nous aimons relier le local à des enjeux plus globaux, prendre du recul. La variété vient aussi de notre curiosité et du fait qu’une partie importante de notre audience est issue de l’immigration. Les sujets reflètent à la fois notre parcours et la réalité de Cornwall.

Vous travaillez en tandem avec votre conjoint. Comment se répartissent les rôles?
Raphaël s’occupe de toute la partie technique : l’audiovisuel, le web, le développement. Il est devenu développeur web au Canada. De mon côté, je gère la partie journalistique. Nous avons aussi commencé à accueillir des collaborateurs, notamment des chroniqueurs avec des expertises précises. L’idée est d’impliquer progressivement la communauté.
Pourquoi avoir nommé votre média On a le choix?
À l’origine, c’est lié à notre parcours personnel. Nous avons fait beaucoup de choix dans notre vie et nous croyons qu’il faut se donner les moyens de ses envies. Sur le plan journalistique, On a le choix signifie aussi donner aux lecteurs les informations nécessaires pour qu’ils puissent se forger leur propre opinion, en français et en milieu minoritaire. C’est une philosophie autant qu’un nom.
Y a-t-il un reportage qui a constitué pour vous une réelle découverte?
Oui, celui sur l’approche de la police communautaire de Cornwall, notamment face à la crise des opioïdes. J’ai été frappée par leur vision très humaine, axée sur la prévention, la santé mentale et les enjeux sociaux, plutôt que sur une approche strictement coercitive. C’est une sensibilité que je trouve très intéressante et qui s’explique aussi par la taille de la communauté.

Quels sujets d’actualité vous stimulent le plus?
Ceux qui mettent en lumière l’implication citoyenne et le dynamisme de la région. Par exemple, un reportage sur une loi liée à la préservation de l’habitat des espèces, où nous avons tenté de recueillir l’ensemble des points de vue. Ce sont ces reportages qui montrent la richesse locale et l’importance d’un média de proximité pour relayer les enjeux qui touchent directement les citoyens.
Quelle couverture médiatique vous a personnellement touchée?
Je pense à un reportage sur la crise des opioïdes, notamment la rencontre avec une personne ayant vécu des problèmes d’addiction. Elle nous a expliqué à quel point cela peut arriver à n’importe qui. Il est important de transmettre un message de tolérance. Les portraits, notamment ceux des anonymes, ont aussi été des expériences humaines très fortes. En peu de temps, on crée un lien intime avec les personnes et on entre réellement dans leur histoire.
Avant de vivre à Cornwall, vous avez vécu en Belgique et au Québec. Pouvez-vous retracer brièvement votre parcours?
En Belgique, après ma formation en journalisme, j’ai travaillé en presse écrite, puis principalement dans l’enseignement et l’insertion professionnelle, souvent en lien avec l’immigration. Raphaël a étudié le cinéma et travaillé en télévision comme caméraman, monteur et technicien.
Nous sommes arrivés au Canada en 2013 et avons vécu à Québec. J’y ai coordonné le projet de francisation en entreprise dans l’équipe de formateurs du Cégep de Sainte-Foy. J’étais aussi enseignante de français durant ces années. Raphaël, de son côté, s’est tourné vers le développement web et le marketing numérique.
Cette dimension sociale semble très présente dans votre parcours...
Oui. Je n’ai jamais cessé d’écrire. Être journaliste, c’est aussi être un peu sociologue. J’ai toujours été curieuse de l’humain et de ses dynamiques. Tout cela se rejoint naturellement dans ce que je fais aujourd’hui.

Qu’appréciez-vous le plus dans la vie à Cornwall et dans l’Est ontarien? Et inversement : qu’est-ce qui vous manque le plus?
C’est la dynamique communautaire. Je suis impressionnée par l’énergie d’une communauté qui n’est pas si grande. On ne s’ennuie jamais. Il y a un sentiment de grande famille, très différent de ce que j’ai connu ailleurs. Ce qui me manque le plus, ce sont certaines nourritures, des madeleines de Proust. Mais honnêtement, pas grand-chose d’autre!
Avez-vous observé un impact local lié à la proximité de la frontière américaine?
Il y a eu des pertes d’emplois dans certaines entreprises et une volonté de consommer davantage localement. Au niveau municipal, les relations transfrontalières restent importantes. C’est toujours un équilibre entre maintenir des liens et renforcer l’économie locale. On a justement fait des sujets là-dessus.
Comment imaginez-vous l’avenir de votre média?
On arrive à un moment charnière. Les opportunités grandissent, mais cela implique aussi plus de gestion. Je vois l’avenir à travers le renforcement de partenariats et l’accueil progressif de collaborateurs. Je suis de nature prudente. Grandir, oui, mais en veillant à l’équilibre de la charge de travail et à la cohérence du projet.
Avez-vous le sentiment de contribuer à la démocratie locale à travers votre travail?
Oui, clairement. Nous recevons beaucoup de retours de citoyens qui nous disent que notre travail a un impact. Nous avons aussi reçu un Prix d’excellence de la Chambre de commerce de Cornwall, dans la catégorie Nouvelle Entreprise de l’année 2024, ce qui a été une belle reconnaissance et a nourri notre sentiment d’appartenance. Mais au-delà du prix, ce sont surtout les retours humains qui comptent : donner la parole à des gens qui ne l’ont pas ailleurs et proposer une information équilibrée et approfondie. »
LES DATES-CLÉS DE DELPHINE PETITJEAN
1980 : Naissance à Namur (Belgique)
2013 : Immigration au Canada et installation à Québec
2021 : Arrivée en Ontario et lancement du média On a le choix
2025 : Reçoit le Prix d’excellence Nouvelle Entreprise de l’année 2024’excellence de la Chambre de commerce de Cornwall
Chaque fin de semaine, ONFR rencontre un acteur des enjeux francophones ou politiques en Ontario et au Canada.














































































































































































