PRESCOTT-RUSSELL — Le projet de train à grande vitesse Alto entre Québec et Toronto continue de susciter une vive opposition dans l’Est ontarien alors que les inquiétudes se cristallisent au sein des Comtés unis de Prescott et Russell. Lors de la séance du conseil tenue ce mercredi, des représentants d’organismes environnementaux ont dénoncé les menaces pesant sur l’intégrité territoriale et le couvert forestier, exigeant une révision indépendante du projet.
« Nous savons que s’il y a un projet d’infrastructure majeur, cela va probablement diviser les Comtés unis. Ce seront les Comtés divisés de Prescott-Russell » : c’est par ce constat sans équivoque qu’Éric Collard, porte-parole du Sentier récréatif de Prescott-Russell, a ouvert le débat sur les conséquences sociales du tracé.
Ce à quoi Mario Zanth, président des Comtés unis, a acquiescé en reprenant les mots de l’intervenant : « J’aime bien votre formule. Ça va être les Comtés divisés de Prescott-Russell. Je pense que cela résume bien la situation, car c’est pratiquement ce à quoi cela va ressembler si ce train passe par ici. »
Pour M. Collard, l’impact ne sera pas seulement visuel, mais structurel. Le projet transformerait un « morceau de paix » et un « sentier rural où l’on voit des vaches et des arbres » en une zone industrielle protégée par des clôtures de dix pieds de haut.
Le porte-parole a rappelé la valeur du paysage actuel : « On voit des vaches, on voit des arbres, on voit des ruisseaux […] c’est vraiment la campagne », s’inquiétant de voir ce milieu sacrifié pour des bénéfices qu’il juge « minimaux » pour la région.

Cette inquiétude est exacerbée par un silence persistant de la part des promoteurs du projet. M. Collard a déploré le fait que les intervenants locaux soient « complètement dans le noir » et ne disposent d’« aucune information d’Alto ».
Cette situation est particulièrement difficile pour les organismes qui doivent continuer d’investir massivement dans la région sans garantie d’avenir, souligne-t-il : « On ne lèvera pas le pied de l’accélérateur pour obtenir ces réponses, mais en attendant, on doit continuer nos opérations business as usual. On ne peut pas arrêter de développer notre région ou d’investir dans nos projets sur de simples suppositions. ».
Un désastre écologique pour le couvert forestier
Jean Saint-Pierre, président de Boisés Est, l’Association française des propriétaires de boisés privés de l’Est de l’Ontario, a présenté un mémoire technique pour sensibiliser les élus aux enjeux environnementaux.
Il a rappelé que la couverture forestière de Prescott et Russell ne s’élève qu’à 24,8 %, un chiffre bien en deçà du seuil de 30 % recommandé et que l’arrivée du TGV Alto aggraverait cette situation de manière critique.
« Les voies seront bordées de clôtures de dix pieds de haut de chaque côté. Pour assurer la sécurité et éviter qu’un arbre ne tombe sur la voie lors d’une tempête, ils (ALTO) devront élargir le corridor. Selon nos estimations, en ajoutant une zone de dégagement de chaque côté, cela représente environ 600 acres de forêt à couper pour permettre au train de passer ». Ce déboisement massif affecterait ainsi des zones de haute valeur écologique comme la forêt Larose, la forêt Cumberland et la tourbière Mer Bleue.
« On parle trop peu des espèces en péril : la forêt Larose, véritable joyau de notre région, est un milieu très bien géré qui abrite à lui seul entre trente et quarante espèces menacées. »

« Le Plan officiel des Comtés unis a clairement identifié l’importance des corridors fauniques qui traversent notre territoire d’est en ouest et du nord au sud. Ces corridors sont essentiels pour permettre aux animaux, aux oiseaux et aux amphibiens de se déplacer, garantissant ainsi la diversité génétique de nos populations », a déclaré Jean Saint-Pierre, de l’Association française des propriétaires de boisés privés de l’Est de l’Ontario. Photo : capture d’écran Internet
Le président de Boisés Est a insisté sur le fait que la prise de décision doit intégrer la valeur monétaire des services rendus par la nature, sachant que les terrains agricoles, résidentiels tout comme les forêts perdront en valeur avec l’arrivée du TGV. Il a cité des chiffres précis : les milieux humides sont évalués à « 59 394 $ l’hectare » et les forêts rurales à « 4183 $ l’hectare ».
Selon son rapport, le projet risque de provoquer une « perte de biodiversité » et une fragmentation du « corridor faunique », tout en favorisant la propagation d’« espèces envahissantes ».
La mairesse de Casselman, Geneviève Lajoie, a de son côté introduit la dimension humaine en parlant de « prescription sociale », dont elle a pris connaissance lors d’une séance de consultation menée quelques jours plus tôt. Elle s’est dite inquiète des conséquences directes de la perte d’accès aux espaces naturels sur la santé mentale et physique des résidents.
L’alternative du corridor autoroutier
Face à ce constat, les intervenants et les élus ont exhorté le gouvernement à étudier des tracés moins invasifs, notamment l’utilisation du corridor déjà existant de l’autoroute 417.
Le président de Boisés Est a fait état d’une rencontre privée et non médiatisée, tenue le lundi à l’invitation de Giovanna Mingarelli, députée fédérale de Prescott—Russell—Cumberland, au cours de laquelle l’option des corridors existants a été discutée.
« Il y a peut-être une ouverture pour utiliser les parcours routiers qui existent présentement, comme la 417. Il y a peut-être des coûts supplémentaires à passer par là, mais ce seraient des coûts moindres que de créer un circuit nouveau dans un territoire vierge. »
En conclusion de sa présentation, Jean Saint-Pierre a soumis une recommandation officielle demandant aux Comtés unis d’exiger une révision du projet par des « experts indépendants et non liés au projet ».
Continuer à mettre la pression
Le président Mario Zanth a accueilli favorablement cette recommandation, confirmant au passage le sentiment d’impuissance et de détermination des élus locaux : « On a les mêmes inquiétudes, on est dans le noir comme vous autres, et on ne lèvera pas le pied de l’accélérateur pour obtenir ces réponses. »
Ce front commun n’est pas isolé, puisqu’au cours des dernières semaines, la grande majorité des municipalités des Comtés unis a adopté une résolution s’opposant au projet dans sa mouture actuelle, emboîtant le pas à la position du Caucus des préfets de l’Est de l’Ontario (EOWC).
« On va continuer à mettre la pression avec l’EOWC parce que, comme vous dites, on a des questions légitimes qui restent sans réponses et on ne peut pas laisser nos citoyens dans cette incertitude », a conclu le président Zanth.
La fin de la consultation publique menée par Alto se poursuit en ligne jusqu’à ce vendredi.











































































































































