[LA RENCONTRE D’ONFR]
OTTAWA – Chercheur, pédagogue, musicien, et directeur de plusieurs initiatives majeures à l’Université d’Ottawa et au Centre de santé mentale Le Royal, Gilles Comeau consacre sa carrière à comprendre comment la musique agit sur le cerveau et notre bien-être. À la tête de l’Institut de recherche en musique et santé et du Centre de bien-être pour musiciens, il conjugue rigueur scientifique et engagement communautaire.
Vous avez grandi dans un contexte minoritaire, quel est votre rapport personnel à la francophonie?
Je suis né et j’ai grandi dans un milieu entièrement francophone, à Hearst. Dans ma famille maternelle, personne ne parlait anglais; du côté de mon père, seulement quelques personnes en avaient une connaissance limitée. J’ai appris l’anglais beaucoup plus tard. Aujourd’hui, je suis bilingue, mais ma langue de vie est le français.
Pendant longtemps, je ne me suis donc jamais perçue comme membre d’une minorité. Mon environnement (familial, scolaire, communautaire) était francophone.
C’est à l’adolescence, lors de séjours d’été à Toronto pour étudier la musique, que j’ai découvert un milieu anglophone et pluriel. Cela m’a exposée à une autre réalité culturelle en Ontario.
Mais c’est surtout à mon arrivée à Ottawa que j’ai pris conscience de la dimension minoritaire. Lorsque j’étais étudiant à l’Université d’Ottawa, les francophones représentaient environ les deux tiers des étudiants, et le français était très présent dans l’institution. Au fil des années, la situation s’est inversée : les anglophones sont devenus majoritaires.
C’est à travers cette évolution que j’ai ressenti plus concrètement ce que signifie appartenir à une francophonie en contexte minoritaire.

Les personnes qui n’ont jamais été initiées à la musique passent-elles à côté de quelque chose d’essentiel?
C’est possible, mais je reste prudent. Je n’irais pas jusqu’à dire que la musique est essentielle pour tout le monde. C’est un peu comme le sport : pour quelqu’un qui pratique intensément ou qui suit toutes les compétitions, il semble inconcevable que d’autres puissent s’en passer. Pourtant, beaucoup de personnes vivent très bien sans cela.
Cela dit, la musique est importante pour beaucoup de gens. Certains n’y ont simplement pas été initiés ou n’y ont pas eu accès. Mon objectif n’est pas d’imposer l’idée qu’elle est indispensable, mais de rendre possible l’accès à cette dimension pour ceux qui souhaitent la découvrir.
Il est aussi frappant de constater que, dans presque toutes les cultures du monde, la musique occupe une place centrale. Elle est liée à la santé, au social, aux rituels de la vie (naissance, guerre, deuil, célébrations). Dans plusieurs traditions, la musique n’est pas séparée du mouvement : on chante, on danse, on participe. L’idée occidentale d’un public silencieux face à des interprètes est en réalité une forme particulière parmi d’autres.
Nous avons peut-être perdu une partie de cette intégration naturelle de la musique à la vie quotidienne. Pourtant, elle demeure omniprésente : dans les cérémonies, les événements militaires, les films, les jeux vidéo. Elle continue de rythmer nos existences.
Je crois surtout qu’il existe une richesse immense dans la diversité des formes musicales à travers les cultures. Découvrir cette richesse peut ouvrir des horizons, mais chacun reste libre de la place qu’il souhaite lui accorder.

Vous parlez souvent de joie. Est-ce un angle que la recherche oublie trop souvent?
Dans le travail auprès des personnes vivant avec des troubles de santé mentale, de l’isolement social ou des pertes cognitives, ce qui m’a le plus frappé, c’est l’importance des émotions positives, particulièrement la joie. Je savais que la musique procure du plaisir, mais je n’avais pas mesuré à quel point, pour certaines personnes, cette joie devient fondamentale.
Nos outils de recherche mesurent l’anxiété, le sommeil, les symptômes liés à la dépression. Mais parfois, on oublie de poser la question essentielle : qu’est-ce que cela vous apporte? La réponse qui revenait constamment chez les personnes âgées : un sentiment d’humanisation, de reconnexion, de joie profonde. Et nous avons observé que cela vaut autant pour les enfants que pour les vétérans ou les personnes en situation d’itinérance.
Avec un financement total d’environ 10 millions de dollars, dont 3,5 millions pour les aînés et les personnes vivant avec la démence, quel impact concret espérez-vous avoir sur les communautés, notamment les aînés?
D’abord, il faut reconnaître que les priorités de financement orientent la recherche. Depuis un certain temps, les programmes destinés aux personnes âgées sont particulièrement bien soutenus. Les subventions influencent nécessairement les axes de recherche. Cela dit, même si le plus important financement concerne les aînés, nous menons aussi de nombreux projets plus modestes auprès d’autres populations : programmes de guitare en milieu médico-légal auprès de personnes reconnues non criminellement responsables, projets avec des vétérans, programmes pour nouveaux immigrants issus de zones de guerre, initiatives auprès d’enfants en milieu défavorisé ou encore auprès de personnes en situation d’itinérance.
Notre objectif est clair : rejoindre des communautés marginalisées, souvent oubliées, qui n’ont pas accès à des programmes artistiques parce qu’ils sont coûteux. Si la recherche permet d’offrir des cours gratuits, autant les proposer à ceux qui ne pourraient pas se les payer.

Concernant les personnes âgées, nous cherchons surtout à comprendre ce qui fonctionne, pour qui, et dans quel contexte. On entend souvent que « la musique est bonne pour la santé », et même l’Organisation mondiale de la santé a publié un rapport en ce sens. Mais beaucoup d’études reposent sur de petits échantillons. La question demeure : quelle musique? quel type de programme? à quelle fréquence? pour quelles personnes?
La musique n’est pas une solution universelle, pas plus qu’un médicament ne fonctionne pour tout le monde. C’est pourquoi nous incluons des profils variés et nous nous intéressons autant aux personnes pour qui les effets sont limités qu’à celles qui en retirent des bénéfices importants.
Nous voulons produire des données solides, étalées dans le temps, capables d’intéresser les décideurs en santé et les milieux financiers. Et au-delà des résultats scientifiques, ces projets forment aussi des dizaines de professeurs, d’assistants de recherche et de partenaires communautaires, élargissant ainsi la capacité d’intervention dans ces milieux.
Est-ce que vous rencontrez des défis particuliers pour financer vos projets ou atteindre vos objectifs?
Oui, toujours. Le financement demeure l’aspect le plus difficile. Pour le grand projet auprès des personnes âgées, nous bénéficions d’une subvention sur plusieurs années, ce qui apporte une certaine stabilité. Mais pour les autres volets, il n’y a aucune garantie de continuité. Un projet peut très bien se terminer le mois suivant faute de fonds.
En ce moment, par exemple, nous menons plusieurs études sur la santé mentale des musiciens sans financement dédié. Nous avançons avec de petits fonds obtenus ici et là.
Nous travaillons notamment avec des musiciens professionnels ou semi-professionnels qui se présentent au Royal pour des séances d’imagerie cérébrale. Ils sont observés pendant qu’ils visualisent une situation de performance, afin d’identifier les régions cérébrales activées, particulièrement chez ceux qui souffrent d’anxiété de performance. Ensuite, nous leur proposons différentes interventions (méditation pleine conscience, improvisation vocale, techniques corporelles) puis nous réalisons une nouvelle imagerie après quelques semaines. Nous constatons des changements significatifs.
Ce type de recherche est prometteur, mais il est difficile à financer. La recherche de fonds est une préoccupation constante. Si vous demandez à un chercheur quelle est son activité principale dans l’année, il répondra souvent : rédiger des demandes de subvention. Toutes ne sont pas acceptées. Certaines réussissent, d’autres non. C’est un travail continu et exigeant.

En milieu francophone minoritaire, comment percevez-vous les défis liés à la recherche en santé mentale aujourd’hui?
Les besoins en santé mentale sont bien réels. Mais en milieu francophone minoritaire, le principal défi, dans notre travail, concerne l’implantation des programmes en français.
Prenons un exemple : dans un programme offert à Bruyère, sur des centaines de participants, il peut n’y avoir que deux francophones. Il devient alors tentant d’offrir le programme uniquement en anglais. Adapter les questionnaires, recruter des intervenants francophones, former des assistants de recherche francophones, tout cela devient plus complexe lorsque le nombre est restreint.
La difficulté n’est pas l’absence de besoins, mais la masse critique. Il est difficile de rassembler des groupes suffisamment nombreux, avec des enseignants et des chercheurs francophones, pour fonctionner entièrement en français.
Même lorsqu’on tente de constituer un groupe francophone, par exemple un programme de guitare pour vétérans, il suffit que quelques anglophones s’y joignent pour que l’anglais devienne la langue dominante, surtout si certains ne parlent pas français. Le basculement se fait très facilement.
Un autre défi concerne les équipes interdisciplinaires. En Ontario, ou à l’international, il est beaucoup plus difficile de réunir des spécialistes francophones dans différents domaines, santé mentale, neurosciences, gériatrie, et de constituer une équipe entièrement francophone. En contexte minoritaire, cela demande des efforts supplémentaires et demeure plus rare. »
LES DATES-CLÉS DE GILLES COMEAU
2019 : Élection à la Société royale du Canada.
2021 : Lauréat du Prix Jacques-Rousseau (recherche multidisciplinaire) de l’ACFAS.
2021 : Création de l’Institut de recherche en musique et santé à l’Université d’Ottawa
2023 : Création de la Clinique de recherche en musique et santé au Royal


























































































































































