[LA RENCONTRE D’ONFR]
Urgentologue à l’hôpital St. Michael’s de Toronto, un centre de traumatologie majeur, Samuel Vaillancourt partage son temps entre pratique médicale et recherche. Il nous raconte l’envers du décor des urgences et son combat quotidien pour aider les gens en situation de détresse.
« En quoi consiste votre métier?
Mon travail consiste à prendre en charge des patients qui arrivent aux urgences, que ce soit pour des situations relativement bénignes ou pour des cas extrêmement sévères. Nous recevons des patients qui se présentent d’eux-mêmes ou sont amenés par ambulance, parfois dans des conditions critiques.
À Toronto, les cas les plus lourds sont répartis entre plusieurs centres, notamment Sunnybrook et St. Michael’s. Les urgences fonctionnent 24 heures sur 24 et desservent une population très diversifiée, au cœur de la ville.
Vous enseignez et faites de la recherche également…
Oui, j’enseigne dans le réseau de l’Université de Toronto aux étudiants en médecine, mais aussi à des étudiants à la maîtrise qui ne sont pas nécessairement médecins. Une partie de mes recherches porte sur la façon de mesurer les résultats des soins de santé du point de vue des patients. C’est un champ qui dépasse la médecine d’urgence stricte, mais qui est essentiel si on veut améliorer concrètement les soins.
Quels sont les cas les plus marquants que vous ayez vécus aux urgences?
Il y en a beaucoup. À St. Michael’s, on reçoit les accidents les plus graves. Par exemple, après la fusillade survenue lors de la célébration de la victoire des Raptors, nous avons accueilli de nombreux blessés.
Mais ce qui me frappe le plus, ce sont souvent les situations où des personnes jeunes, en pleine santé, voient leur vie basculer brutalement. Un accident de travail, une chute d’un échafaudage, une électrocution, une blessure par balle…
Il arrive que nous ne soyons pas capables de sauver ces personnes, ou qu’elles survivent avec des séquelles permanentes. Ce sont des drames absolus : une journée normale qui se transforme en catastrophe.
Même si on est rodé et préparé à tout, en tant que professionnel, comment vit-on psychologiquement ce type de situations?
Avec le temps, on développe des compétences techniques qui permettent de se concentrer sur l’action. Dans le vif du moment, être acteur est souvent moins traumatisant que d’être simple témoin.
Mais il y a un équilibre délicat. Une mauvaise adaptation consisterait à se couper complètement de ses émotions. C’est souvent une définition du burnout : on ne voit plus le sens de ce qu’on fait. À l’inverse, se laisser submerger par l’émotion peut nuire aux soins.
L’idée est de transformer ses émotions de façon constructive pour qu’elles nourrissent notre engagement sans nous paralyser. Et surtout, on ne fait pas ce travail seul : infirmières, préposés, assistants… toute l’équipe est exposée à ces drames. Nous avons mis en place des débriefings après les situations les plus difficiles, où l’équipe peut échanger, nommer ce qui a été vécu et reconnaître l’impact émotionnel.

Quelles qualités sont essentielles pour être urgentologue?
On parle souvent de rapidité, mais il ne faut pas confondre vitesse et précipitation. La rapidité, c’est savoir prioriser, poser les bons gestes au bon moment.
Bien sûr, les connaissances techniques et scientifiques sont essentielles. Mais une qualité tout aussi fondamentale, c’est d’aimer les gens. Des gens parfois difficiles, dans des situations difficiles.
L’urgence est un travail d’équipe. Tout repose sur la capacité à collaborer avec l’ensemble des soignants. Avec l’expérience, l’aspect technique devient presque algorithmique : on sait quoi faire. Ce qui reste toujours nouveau, ce sont les personnes. Leur histoire de vie, leur contexte. Continuer d’être curieux des gens et de la science est ce qui permet de durer dans ce métier sur le long terme.
Rendue populaire avec des séries à succès des années 1990, la médecine d’urgence attire-t-elle toujours autant?
La médecine d’urgence est une spécialité relativement récente au Canada. Le premier examen de spécialité date du début des années 1980, et la reconnaissance officielle est arrivée dans les années 1990, à une époque où des séries comme Urgences (ER) ont contribué à populariser le métier.
Pendant longtemps, la majorité des médecins aux urgences étaient des médecins de famille. Aujourd’hui, il existe une spécialisation de cinq ans en médecine d’urgence. Les cohortes restent relativement petites, mais la spécialité est très demandée et très compétitive.
Cela dit, les dernières années ont été extrêmement difficiles, surtout depuis la pandémie.
Le système des urgences est-il en crise?
En Ontario, l’accès aux médecins de famille s’est fortement détérioré. Beaucoup de personnes n’ont plus de médecin attitré et se tournent vers les urgences pour des problèmes qui relèvent normalement de la première ligne.
Cela surcharge les urgences. Dans certaines petites communautés, des salles d’urgence ferment temporairement faute de personnel. Quand une urgence ferme, une population entière se retrouve sans accès immédiat à des soins vitaux.
C’est un problème qui dépasse l’Ontario : il touche l’ensemble du Canada.
Comment justement concilier spécialisation et proximité des soins?
Certaines interventions nécessitent des technologies avancées et doivent être centralisées. Mais il faut aussi garantir un accès de base à des soins d’urgence de proximité.
La géographie de l’Ontario complique les choses : de nombreuses communautés sont isolées. Sans accès local, le prochain hôpital peut être à plusieurs heures de route.
Il y a des expérimentations, comme les soins virtuels ou des modèles hybrides avec infirmières sur place et médecins à distance. Mais ces solutions ne s’appliquent pas aux urgences vitales. Ce sont des défis systémiques qui prendront du temps à résoudre.
Les blessures par arme à feu sont-elles fréquentes à Toronto?
Toronto demeure une ville relativement sécuritaire, mais c’est aussi la plus grande du pays. On y voit donc plus de blessures par balle qu’ailleurs au Canada.
Nous en voyons chaque semaine. Parfois, ce sont des personnes complètement innocentes, simplement prises dans la trajectoire d’une balle. Ce sont les cas les plus marquants.
La circulation illégale des armes à feu, notamment en provenance des États-Unis, pose un réel enjeu de santé publique.
La crise du sans-abrisme et des opioïdes pèse-t-elle sur les urgences?
Énormément. Les deux sont intimement liées. L’accès aux opioïdes, à la méthamphétamine et à d’autres drogues est très facile au centre-ville de Toronto. Les surdoses sont fréquentes.
En hiver, les refuges sont saturés. Il arrive que nous gardions des patients toute la nuit simplement parce qu’ils n’ont nulle part où aller. Nous avons des équipes de travailleurs sociaux, mais la capacité d’aide reste limitée.
Depuis la pandémie, la situation s’est aggravée. Humainement, c’est extrêmement difficile.

Si vous aviez le pouvoir de changer une chose immédiatement, ce serait laquelle?
Je garantirais un lit en refuge pour chaque personne, chaque nuit. Pouvoir orienter quelqu’un qui n’est plus en situation d’urgence médicale, mais qui n’a nulle part où aller, transformerait radicalement la qualité et l’humanité de notre travail.
Comment conjuguez-vous clinique et recherche?
La médecine d’urgence s’y prête bien, car ce sont des quarts de travail. Quand je termine, un collègue prend la relève. Cela permet de compartimenter.
La clinique, la recherche et le travail sur les systèmes de soins s’alimentent mutuellement. À l’urgence, on voit l’impact immédiat. En recherche, on travaille sur des horizons de plusieurs années.
Un de mes intérêts majeurs est la mesure des résultats du point de vue des patients. Sans mesure, il est impossible d’améliorer. Nous avons développé un outil validé, PROM-ED, qui permet d’évaluer l’impact réel d’une visite à l’urgence selon les patients eux-mêmes.
Quel rôle peut jouer l’intelligence artificielle?
L’IA peut être utile si elle est bien encadrée. Nous avons travaillé sur l’utilisation de modèles de langage pour produire des instructions de sortie plus claires pour les patients. Ces textes sont toujours révisés par des médecins.
L’IA peut améliorer la communication, mais elle doit rester au service de l’expertise humaine. C’est cette hybridation qui est prometteuse.
Le système de santé ontarien est en pleine transformation. Repense-t-on la santé de la bonne façon, selon vous?
Il n’y a pas de réponse simple. La prévention et les soins aigus sont indissociables. Il faut accepter la complexité.
L’Ontario s’est doté d’outils de coordination comme Ontario Health. Ce n’est pas une solution miracle, mais c’est un pas important.
Les défis financiers, sociaux et humains vont demeurer. La pauvreté et le sans-abrisme ont un impact immense sur la santé, souvent plus durable que certaines maladies. Et ces enjeux dépassent largement le cadre médical.
Malgré tout, je reste engagé. Parce que ce métier, même dans sa dureté, reste profondément humain.
Comment voyez-vous la suite de votre parcours?
Je souhaite continuer à combiner la clinique, la recherche et l’amélioration de l’expérience patient. J’ai récemment pris un rôle au sein de Unity Health, qui regroupe plusieurs hôpitaux et un centre de soins de longue durée.
Mon objectif est de travailler sur l’ensemble du parcours de soins, du début à la fin, pour le rendre plus cohérent, plus humain et plus centré sur les patients et leurs familles. »
LES DATES-CLÉS DE SAMUEL VAILLANCOURT
1982 : Naissance à Greenfield Park, aujourd’hui Longueuil (Québec)
2012 : Obtient une maîtrise en santé publique à l’Université Harvard et forme des médecins à l’imagerie médicale au Rwanda
2013 : Obtient son doctorat en médecine à l’Université McGill et rejoint l’hôpital St. Michael’s comme urgentologue
2016 : Enseigne à l’Université de Toronto comme professeur assistant
2025 : Devient médecin responsable de l’expérience en matière de soins au sein du réseau Unity Health Toronto
Chaque fin de semaine, ONFR rencontre un acteur des enjeux francophones ou politiques en Ontario et au Canada.























































































































































































