PHNOM PENH (Cambodge) – Alors qu’une lutte à quatre est engagée pour conquérir le poste de secrétaire général de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF), une autre course se joue en arrière-plan : le maintien en mars prochain du poste clé d’administrateur dans le giron canadien. Et la partie est loin d’être gagnée.
Deuxième financeur de l’organisation, le Canada a hérité du poste d’administrateur sans discontinuer depuis dix ans, une tradition tacite qui pourrait être remise en cause après le prochain Sommet de la Francophonie. L’organisation y élira son nouveau secrétaire général, lequel, quatre mois plus, tard choisira son administrateur, à échéance du mandat actuel en mars.
Rien ne dit en effet qu’après les Québécois Catherine Cano, Geoffroi Montpetit et Caroline St-Hilaire, le Canada continuera à occuper ce poste.
La réélection de la secrétaire générale sortante, Louise Mushikiwabo, augmenterait les chances de Caroline St-Hilaire de conserver son poste, d’après plusieurs observateurs aguerris aux rouages de l’institution.
Au micro d’ONFR, la candidate mauritanienne au poste de secrétaire générale, Coumba Bâ, assure que le Canada conserverait son pré carré, tandis que sa rivale congolaise Juliana Amato Lumumba n’a pas donné suite à nos sollicitations médiatiques.
S’il est élu, le candidat roumain Dacian Ciolos choisira une administratrice africaine, comme il s’y est engagé lors de son audition ministérielle, tout en affirmant que le Canada jouera un rôle de premier plan, à travers un autre poste ou une autre mission dans une structure collective repensée.
Le Canada, rejoint par le Québec (fraîchement sorti de ses élections générales), mène en ce moment même des discussions avec les différents membres de l’OIF et les candidats au poste de secrétaire général afin d’évaluer quel rôle le plus bénéfique aura le pays dans l’après-Sommet.

« Les Français comme d’habitude vont essayer de dominer tous les pions, anticipe l’ancien diplomate Ferry de Kherckhove, mais je suis convaincu qu’il y aura une concertation entre le président français et le premier ministre canadien, Mark Carney, qui a trois atouts dans sa poche : il inspire le respect auprès des Français, il a un sherpa actuel très solide, très proche de lui, et il prendra dès cette année la présidence du Sommet jusqu’en 2028 (moment où Ottawa accueillera le Sommet suivant). »
Il faut dire que ce poste du numéro 2, qui concentre la gestion des affaires administratives et financières de l’OIF, demeure hautement stratégique.
« Même si Mme Mushikiwabo a tenté d’en réduire l’influence (menant au départ de Geoffroi Montpetit), ce poste reste fondamental », considère M. de Kherckhove. Pour cet ancien sherpa de la Francophonie auprès du premier ministre canadien (de 2006 à 2008), il ne fait aucun doute que « comme nous n’avons pas présenté de candidat au poste de secrétaire général, c’est certain qu’on va demander le poste de numéro 2 ».
Le bureau du premier ministre Mark Carney a d’ailleurs confirmé que ce dernier sera au Cambodge dans le cadre du Sommet « afin de renforcer les liens au sein du monde francophone, en vue de l’organisation de ce Sommet par le Canada en 2028 ».
Une élection qui influera sur le poste d’administrateur
Mais rien n’est garanti à ce stade puisque les pays membres de plein droit se retrouvent à discuter non plus avec un ou deux candidats, mais le double, dans une course très ouverte adossée, pour la première fois de son histoire, à une audition ministérielle.
L’élection d’une secrétaire générale africaine pourrait a priori augmenter les chances du Canada, du fait du traditionnel équilibre des pouvoirs Nord-Sud : lorsqu’un secrétaire général est issu d’un espace géographique, l’administrateur est généralement choisi au sein d’un autre espace.
Le Sénégalais Abdou Diouf avait pour administrateur le Québécois Clément Duhaime, Michaëlle Jean était en tandem avec Adama Ouane (Mali), Louise Mushikiwabo avec les administrateurs québécois Catherine Cano, Geoffroi Montpetit, puis Caroline St-Hilaire.

Mais, en bout de ligne, si ce poste échappait au Canada, serait-ce un aveu d’échec? Pas nécessairement, estime Jean-Louis Roy, ancien secrétaire général de l’Organisation de 1990 à 1998 – alors nommée Agence intergouvernementale de la Francophonie.
Cet ancien délégué général du Québec et ancien directeur du quotidien Le Devoir rappelle qu’il n’y a pas que le poste d’administrateur qui compte au sein de l’organisation : « Tous les postes sont stratégiques : la direction de l’économie, la direction de l’intelligence artificielle, la direction du bureau auprès des Nations unies, etc. Et les gens qui occupent ces postes sont choisis pour leurs compétences. Ils ne travaillent pas pour leur pays, mais pour la Francophonie. Penser qu’un poste va servir un pays n’a pas de sens. »
Dès lors, le poste d’administrateur ne serait pas si vital pour le Canada. D’autant qu’« il ne faudrait pas que cette question devienne un totem qui bloquerait une nouvelle impulsion », prévient Benjamin Boutin, chercheur au Collège des chaires de recherche sur le monde francophone.
« Le Québec et le Canada ont déjà mis à disposition de l’OIF d’excellents administrateurs, à l’instar de Clément Duhaime et de Catherine Cano. Les deux paliers de gouvernement méritent, par leur contribution, d’obtenir des postes stratégiques. Cela peut se concrétiser par d’autres fonctions comme celle de directeur de cabinet ou de conseiller spécial. »

M. Boutin en est convaincu : « La Francophonie n’est pas un échiquier sur lequel on pousse ses propres intérêts, c’est un jeu coopératif où la capacité d’influence se construit en équipe, par l’initiative, les idées, les propositions et les ressources qu’on met à disposition. »
« Depuis sa nomination en 2023, l’administratrice Caroline St-Hilaire a exercé ses fonctions avec engagement et rigueur, et le Québec est satisfait de son bilan », souligne le ministère québécois des Relations internationales, de la Francophonie et du Commerce extérieur, ajoutant « se concerter activement avec les autres États et gouvernements membres » sur le choix du futur secrétaire général.
« Notre priorité demeure un processus crédible et rassembleur qui renforcera l’OIF et sa capacité à répondre aux priorités de ses membres », affirme à ONFR le ministère fédéral des Affaires étrangères, qui « continue de participer aux discussions pertinentes à ce sujet jusqu’à la tenue du Sommet et d’œuvrer à préserver l’intégrité du processus. »
Ottawa a financé l’OIF à hauteur de 24,3 millions de dollars en 2024-2025 et de 24,8 millions en 2025-2026. Près de 23 millions de dollars ont été versés à ce jour dans le dernier exercice 2026-2027.





















































































































































































