PRESCOTT-RUSSELL – La fronde s’organise contre le projet de TGV alors que les agriculteurs de l’Est ontarien rejettent massivement les demandes d’accès aux terres de la firme Alto. Déterminés à bloquer le passage, ces propriétaires transforment leurs champs en rempart contre ce qu’ils dénoncent comme un déracinement forcé : rencontre sur le terrain avec ceux qui ont décidé de dire non.
Pour Marc Bercier, agriculteur de cinquième génération à St-Isidore, la résistance a commencé par une pile de courrier. Sur sa table, les documents s’empilent. « J’ai reçu dix lettres. Dix! », lance-t-il, encore incrédule face à l’acharnement bureaucratique.
Ces enveloppes, envoyées par la firme Alto mandatée par VIA TGF et Transports Canada, demandent l’accès aux terres pour des tests de sol et des inventaires archéologiques.
L’offre d’indemnisation jointe à ces demandes est perçue comme une provocation. « Ils nous proposent des miettes pour venir piétiner nos propriétés. Mais c’est une insulte au regard de ce qu’on risque de perdre : notre gagne-pain, notre histoire », martèle celui qui gère une entreprise de semences de 2800 acres.

Pour cet homme de terre, dont la ferme est le moteur économique de sa famille, accepter cet argent équivaudrait à faciliter son propre déracinement. « C’est comme si on me payait pour un billet de loterie où je suis certain de perdre ma terre à la fin. »
Pourtant, malgré l’insistance des missives, la firme Alto précise à ONFR que l’accès aux terrains demeure, à cette étape-ci, sur une base volontaire. Une nuance qui n’apaise en rien les propriétaires, qui y voient plutôt une stratégie pour « tâter le terrain » avant que ne surgisse l’ombre de la Loi sur l’expropriation, récemment musclée par le projet de loi C-15.
Cette méfiance prend racine dans une blessure familiale profonde. « Mon père a été exproprié dans les années 60 et ça l’a toujours affecté, car c’était une de ses plus belles terres. Oui, il y a eu de l’argent, mais l’argent n’amène pas nécessairement le bonheur. Pour nous, la satisfaction, c’est de voir nos champs pousser et nos animaux grandir. C’est le combat de trop pour nous autres. »
Un cauchemar logistique
Non loin de là, à Pendleton, Philippe Henrard ne voit pas non plus dans ce train un symbole de modernité, mais une « aberration » logistique. Sa ferme de pommes de terre – l’une des plus importante en Ontario – dépend d’une circulation fluide entre ses champs, séparés par ce qui pourrait devenir le tracé ferroviaire.
« Lors de la récolte, je traverse la traque actuelle 150 fois par jour », explique celui qui n’a pas encore reçu de lettre mais dont les trois quarts des terres se trouvent sur le tracé temporaire d’Alto.
Le calcul est simple et dévastateur : si le train bloque ses accès habituels et l’oblige à faire un détour de 5 km par les routes publiques pour chaque passage, cela représente 750 km de détour quotidien avec de la machinerie lourde.

« Vous imaginez la machinerie lourde sur les routes où les gens de la ville pressés essaient de doubler? C’est une recette pour le désastre », prévient l’agriculteur, inquiet pour la sécurité de ses voisins.
Pour lui, le monde rural est sacrifié sur l’autel de la vitesse urbaine : « Le fermier qui se trouve en campagne, lui, il va être négligé parce qu’on ne représente rien, on ne représente pas beaucoup de votes. »
Un rêve potentiellement brisé
À environ trente minutes de là, dans la section de Navan près de Milton, Gabrielle Perrault a vécu une intrusion encore plus directe.
« On a eu quelqu’un qui est venu cogner à notre porte la semaine passée pour nous dire qu’ils voulaient faire des tests de sol », raconte celle qui a acquis le centre agro-éducatif du Conseil des écoles catholiques du Centre-Est : Accueil (CECCE) il y a seulement deux ans.
Gabrielle Perrault et sa famille pensaient avoir trouvé leur « dernière maison » sur ce terrain adjacent à une ancienne voie ferrée, un havre pour enseigner l’agriculture et la nature à plus de 300 élèves par jour.

Le tracé potentiel menace aujourd’hui de couper en deux sa propriété, emportant avec lui une forêt de 32 acres essentielle aux activités pédagogiques. Celle qui rêvait d’ajouter l’apiculture, d’opérer une érablière, d’introduire des animaux à la ferme et de perfectionner le parcours d’apprentissage en forêt voit ses projets de vie frappés d’incertitude.
« Pour moi, ce n’est pas la valeur monétaire qui compte. C’est la valeur de la richesse des enfants qui viennent ici, puis leur exploration. C’est ça qui est triste : c’est cette richesse-là qu’on va perdre. »
Un modèle de précision menacé
Pour Alain Levac et son fils Jean-Philippe, le projet de TGV représente bien plus qu’une simple entrave géographique : c’est une menace directe à la viabilité de leur modèle agricole.
Propriétaires d’une ferme de grande culture biologique à Saint-Bernardin, ils produisent du blé et du soya destinés exclusivement à l’alimentation humaine. Ici, la marge d’erreur est inexistante et la précision est le maître-mot.
Contrairement à l’agriculture conventionnelle, l’exploitation des Levac n’utilise aucun pesticide ni engrais chimique. « On n’utilise pas de chimie, donc tout le désherbage se fait mécaniquement », explique Alain Levac. Ce choix environnemental exige une présence constante et des interventions répétées.
Mais au-delà de la logistique, Alain Levac s’inquiète d’une véritable « désorganisation sociale du rural ». Il pointe du doigt un enjeu crucial, souvent invisible pour les citadins : le levier financier des entreprises agricoles.

Récemment, M. Levac a consulté son conseiller financier, et le verdict est tombé comme un couperet : la simple incertitude liée au projet dévalue déjà ses actifs.
« Ces terres sont le collatéral pour nos emprunts bancaires », rappelle-t-il avec pragmatisme. Pour une ferme qui investit massivement dans des infrastructures modernes comme des silos ou de la machinerie de pointe, la valeur foncière est le nerf de la guerre.
« Si le terrain perd sa valeur parce qu’un train passe au milieu et le morcelle, comment va-t-on financer nos prochains projets? »
L’inquiétude est désormais tangible et immédiate : le simple fait d’être situé dans le corridor d’étude d’Alto pèse déjà lourdement sur l’évaluation de leurs actifs et sur leur capacité à obtenir le financement nécessaire pour assurer l’avenir de la ferme.
Esprit de solidarité et recours légal
Sur le terrain, la solidarité n’est plus un concept, c’est un mécanisme de défense. Dans les cuisines de ferme, entre deux gorgées de café noir, on ne parle plus seulement de la météo ou du prix du grain, on parle de stratégie légale.
Le sentiment d’urgence a soudé les voisins comme jamais auparavant. « Le monde agricole, on est très solidaire. Même ceux qui ne sont pas directement sur le tracé se tiennent debout avec nous », insiste Marc Bercier.
Cette unité se traduit désormais par une offensive juridique. Conscients qu’ils font face à une machine bureaucratique colossale, les agriculteurs ont décidé de ne plus se battre en ordre dispersé.

La résistance pour les agriculteurs rencontrés passe par l’embauche collective d’avocats spécialisés pour contester les avis d’accès et se préparer à l’éventualité de l’expropriation. L’objectif est clair : ériger un rempart légal aussi solide que les clôtures qui délimitent leurs champs.
Le mot d’ordre est passé dans toutes les concessions : ne rien signer, ne rien céder sans l’avis du conseil. Cette solidarité dépasse la simple protection des actifs financiers; elle puise sa source dans ce que Philippe Henrard appelle une « décence ancestrale ».
C’est le respect du travail du grand-père qui a défriché la terre et la promesse faite au fils qui reprend le flambeau : « On a une vision sur cent ans, pas sur le prochain mandat électoral ».














































































































































