[ENTREVUE EXPRESS]
QUI :
Le Dr Alexander Caudarella est président-directeur général du Centre canadien sur les dépendances et l’usage de substances. L’organisme vient de publier un guide destiné aux municipalités canadiennes pour les aider à répondre à la crise des drogues.
LE CONTEXTE :
Le gouvernement ontarien s’apprête à fermer, le 13 juin, plusieurs centres de consommation supervisée. Ces services seront remplacés par des carrefours d’aide aux sans-abri et de lutte contre les dépendances (AIDE), qui offriront notamment des services de traitement, de santé et de soutien social, mais sans consommation supervisée.
L’ENJEU :
Alors que les débats opposent souvent santé publique et sécurité publique, le Dr Caudarella estime qu’aucune solution unique ne peut répondre à la crise des surdoses. Il plaide pour une meilleure collaboration entre les municipalités, les provinces et le gouvernement fédéral.
« Les centres de consommation supervisée en Ontario fermeront le 13 juin. Quels impacts anticipez-vous sur les personnes qui utilisent ces services, notamment dans les grandes villes comme Ottawa ou Toronto par rapport à des villes plus petites comme Timmins ou Cochrane?
Autour des impacts de ces fermetures, il demeure beaucoup d’inconnues, et c’est justement ce qui préoccupe plusieurs intervenants du milieu. Ce que l’on sait, c’est que ces services sont utilisés par un grand nombre de personnes qui hésitent souvent à recourir à d’autres ressources ou qui, dans le passé, n’ont pas réussi à y accéder. Les conséquences pourraient donc être importantes.
Dans les petites villes, il faut aussi rappeler qu’il y a généralement moins de services. La fermeture d’une clinique ou d’un programme y a souvent des effets plus systémiques que dans les grands centres urbains.
Il faudra recueillir des données pour comprendre ce qui se passe réellement. Plusieurs scénarios sont avancés. Par exemple, si des personnes qui consommaient dans des centres supervisés se retrouvent à consommer dans des espaces publics, particulièrement durant l’été, cela pourrait entraîner davantage d’enjeux de sécurité publique ou de surdoses.
Ces sites seront remplacés par des carrefours d’aide aux sans-abri et de lutte contre les dépendances (AIDE). Est-ce une bonne approche?
Tout investissement supplémentaire dans le secteur peut être positif, notamment s’il permet d’offrir davantage de places en traitement.
La véritable question est de savoir si ces services répondront réellement aux besoins des personnes concernées. C’est pourquoi il faudra des évaluations rigoureuses pour déterminer leur efficacité.
Il n’existe aucune solution parfaite pour toutes les villes et toutes les communautés. Partout dans le monde, les substances consommées, les modes de consommation et même la culture entourant les drogues varient d’une région à l’autre.
L’idée qu’une province entière ou un pays entier puisse appliquer exactement la même réponse partout n’est pas réaliste. Chaque ville et chaque communauté doivent pouvoir mettre en place les approches qui correspondent le mieux à leur réalité.
Vous dites que la réalité des petites villes est différente. Est-ce simplement parce qu’elles disposent de moins de services?
Il y a effectivement moins de services, mais il y a aussi des réalités très particulières. Par exemple, dans une région agricole, les modes de consommation et la façon dont les gens souhaitent accéder aux traitements peuvent être différents de ceux observés ailleurs. Il en va de même dans des communautés où l’économie repose davantage sur la foresterie ou d’autres secteurs.
Chaque ville possède également sa propre culture et sa propre façon d’aborder ces enjeux. Dans un grand centre comme Toronto, il est souvent possible d’ouvrir une nouvelle clinique ou d’ajouter de nouveaux services. Dans les petites villes, c’est beaucoup plus difficile. Dans les grandes villes, on parle souvent de capacité; dans les petites communautés, on parle davantage de possibilités concrètes de mise en œuvre.
La question devient alors : comment peut-on aider les ressources déjà présentes à faire davantage avec plus de soutien, plus de formation ou plus d’accompagnement? Parfois, la solution n’est pas de créer de nouveaux services, mais plutôt de développer des approches différentes, comme des services mobiles.
Cela dit, les petites villes possèdent aussi un avantage : elles peuvent souvent innover plus rapidement. À Timmins, par exemple, les paramédics ont été parmi les premiers au pays à pouvoir administrer de la buprénorphine, un traitement efficace contre la dépendance aux opioïdes. Au lieu d’attendre une consultation médicale, les personnes pouvaient commencer leur traitement directement avec les ambulanciers.
À Ottawa, on observe des divergences importantes entre la Ville et le gouvernement provincial sur la question des centres de consommation supervisée. Comment voyez-vous cette situation?
C’est un domaine où les municipalités, les provinces et le gouvernement fédéral ont tous un rôle à jouer. Il est inévitable qu’il y ait parfois des divergences idéologiques. Toutefois, il n’y a pas de solution durable sans collaboration entre les trois niveaux de gouvernement.
Sans cette collaboration, ce sont les patients, les personnes qui utilisent les services et les citoyens qui risquent d’en subir les conséquences. La recherche montre qu’il est possible d’avoir à la fois des communautés en santé et des communautés sécuritaires. L’idée qu’il faudrait nécessairement choisir entre la santé publique et la sécurité publique ne correspond pas à la réalité.
Le public doit également être impliqué dans ces discussions. Nous vivons aujourd’hui dans un nouveau contexte marqué par les drogues synthétiques. La situation varie énormément d’une région à l’autre. Autrefois, de vastes territoires étaient exposés aux mêmes substances. Aujourd’hui, chaque communauté peut être confrontée à une réalité différente.
C’est pourquoi les gouvernements doivent trouver des moyens de travailler ensemble. Sinon, ce sont encore une fois les patients, les citoyens et les communautés qui en paieront le prix. »




































































































































































